As-salāmu ʿalaykum, un homme insulte publiquement ma mère et notre imam, et il recommence malgré mes avertissements. Ai-je le droit d’employer la force pour qu’il cesse ?
Wa ʿalaykum as-salām wa raḥmatuLlāhi wa barakātuh.
Résumé de la réponse
Se faire justice soi-même n’est pas permis. Punir une faute passée revient à l’autorité, et celui qui le fait à sa place est lui-même sanctionné. Face à une insulte qui vous vise, vous pouvez répondre par une parole de même poids, sans calomnie, ni mensonge, ni grossièreté, ou porter plainte. Quand l’insulte vise un proche, vous le défendez en reprenant l’insulteur par la parole. Le pardon est meilleur. La force physique n’est permise que pour repousser une agression en cours.
La participation à une manifestation est traitée dans la réponse #218.
Détail de la réponse
Changer le blâmable par la main
Le Prophète ﷺ a dit :
« مَنْ رَأَى مِنْكُمْ مُنْكَرًا فَلْيُغَيِّرْهُ بِيَدِهِ. فَإِنْ لم يستطع فبلسانه. ومن لَمْ يَسْتَطِعْ فَبِقَلْبِهِ. وَذَلِكَ أَضْعَفُ الإِيمَانِ »
« Que celui d’entre vous qui voit un acte blâmable le change par sa main ; s’il ne le peut pas, par sa langue ; s’il ne le peut pas, par son cœur, et c’est là le plus faible degré de la foi. » (Muslim, n° 49)
Ibn Juzayy al-Kalbī (m. 741 H), mālikite de Grenade, en précise la limite dans al-Qawānīn al-fiqhiyya :
« فَلَا يحْتَسب فِيمَا مضى لَكِن يُقيم فِيهِ الْحُدُود أهل الْأَمر وَلَا فِيمَا يسْتَقْبل إِلَّا بالوعظ »
« On n’intervient pas sur ce qui est passé ; ce sont les détenteurs de l’autorité qui y appliquent les peines. Et pour ce qui n’a pas encore eu lieu, on n’intervient que par l’exhortation. » (al-Qawānīn al-fiqhiyya, p. 282)
Changer le blâmable « par la main », c’est donc empêcher un mal en train de se commettre. Punir quelqu’un d’une faute déjà commise relève d’une autre règle.
La sanction revient à l’autorité
Khalīl ibn Isḥāq (m. 776 H), dont le Mukhtaṣar est le texte de référence de l’école, confie la sanction discrétionnaire (taʿzīr) à l’imam, c’est-à-dire à l’autorité :
« وَعَزَّرَ الْإِمَامُ لِمَعْصِيَةِ اللَّهِ أَوْ لِحَقِّ آدَمِيٍّ حَبْسًا وَلَوْمًا وَبِالْإِقَامَةِ وَنَزْعِ الْعِمَامَةِ وَضَرْبٍ بِسَوْطٍ أَوْ غَيْرِهِ »
« L’imam sanctionne, pour une désobéissance envers Allah ou pour le droit d’un être humain, par la prison, le blâme, la mise debout en public, le retrait du turban, ou des coups de fouet ou d’autre chose. » (Mukhtaṣar, p. 246)
L’insulte publique, quand elle n’est pas une accusation de fornication, relève de ce taʿzīr. Pour le talion lui-même, il n’y a aucune divergence sur le fait qu’il revient à l’autorité. Al-Qurṭubī (m. 671 H), mālikite de Cordoue, le rapporte :
« لَا خِلَافَ أَنَّ الْقِصَاصَ فِي الْقَتْلِ لا يقيمه إلا أولو الْأَمْرِ، فُرِضَ عَلَيْهِمُ النُّهُوضُ بِالْقِصَاصِ وَإِقَامَةُ الْحُدُودِ وَغَيْرُ ذَلِكَ »
« Il n’y a pas de divergence que le talion pour un meurtre n’est appliqué que par les détenteurs de l’autorité. Il leur incombe d’appliquer le talion, les peines légales et le reste. » (al-Jāmiʿ li-aḥkām al-Qurʾān, 2/245)
Même celui qui a un droit établi et le prend lui-même est sanctionné. Ad-Dardīr (m. 1201 H) le dit du proche d’une victime de meurtre qui tue le meurtrier sans attendre l’autorité :
« لَكِنْ إنْ وَقَعَ مِنْهُ قَتْلٌ لِلْقَاتِلِ بِلَا إذْنِ الْإِمَامِ، أَوْ نَائِبِهِ فَإِنَّهُ يُؤَدَّبُ لِافْتِيَاتِهِ عَلَى الْإِمَامِ »
« Mais s’il tue le meurtrier sans l’autorisation de l’imam ou de son représentant, il reçoit une sanction pour avoir usurpé le rôle de l’imam. » (ash-Sharḥ al-kabīr, 4/239)
Si cela vaut pour celui dont le droit est certain, frapper un homme qui vous a insulté est plus grave encore. Vous n’avez sur lui aucun droit de frapper, et vous devenez l’agresseur.
Répondre à une insulte
Allah dit :
﴿وَجَزَاءُ سَيِّئَةٍ سَيِّئَةٌ مِثْلُهَا فَمَنْ عَفَا وَأَصْلَحَ فَأَجْرُهُ عَلَى اللَّهِ إِنَّهُ لَا يُحِبُّ الظَّالِمِينَ﴾
« La rétribution d’une mauvaise action est une mauvaise action identique. Celui qui pardonne et réconcilie, sa récompense incombe à Allah. Il n’aime pas les injustes. » (ash-Shūrā, 42:40)
Al-Qurṭubī explique ce que permet cette « action identique » en matière de paroles :
« وَإِذَا قَالَ: أَخْزَاهُ اللَّهُ أَوْ لَعَنَهُ اللَّهُ أَنْ يَقُولَ مِثْلَهُ. وَلَا يُقَابَلُ الْقَذْفُ بِقَذْفٍ وَلَا الْكَذِبُ بِكَذِبٍ »
« S’il dit « Qu’Allah l’avilisse » ou « Qu’Allah le maudisse », il peut dire la même chose. Mais on ne répond pas à une accusation de fornication par une accusation semblable, ni à un mensonge par un mensonge. » (al-Jāmiʿ li-aḥkām al-Qurʾān, 16/40)
Il ajoute que répondre à un musulman qui vous a fait tort est permis et que le pardon est recommandé (« وَمِنَ الْمُسْلِمِ مباح، والعفو مندوب », 16/41). La réponse permise est donc une parole de même poids, sans grossièreté. Les coups ne sont pas l’équivalent d’une insulte. Cette réponse appartient à celui qui a été insulté, et elle ne vise que l’insulteur. Quand l’insulte vise votre mère ou votre imam, vous les défendez en reprenant l’homme fermement par la parole. Vous lui dites que c’est interdit et vous exigez qu’il cesse. Vous n’insultez jamais sa mère ou ses proches à lui, qui ne vous ont fait aucun tort.
Il vous reste aussi la plainte auprès de l’autorité ou de celui qui peut faire cesser le tort. Ibn Juzayy compte parmi les cas où l’on peut parler d’autrui en son absence « التظلم وهو أن يشكو بمن ظلمه », se plaindre de celui qui vous a fait tort (al-Qawānīn, p. 282).
La légitime défense
La force est permise pour repousser une agression en cours. Khalīl écrit :
« وَجَازَ دَفْعُ صَائِلٍ بَعْدَ الْإِنْذَارِ لِلْفَاهِمِ وَإِنْ عَنْ مَالٍ »
« Il est permis de repousser un agresseur, après l’avoir averti s’il est capable de comprendre, même pour protéger un bien. » (Mukhtaṣar, p. 246)
Cette permission vise l’attaque contre la personne, la famille ou les biens, et on la repousse par le moyen le plus léger qui suffit. Une insulte qui s’est arrêtée n’est pas une agression à repousser.
En pratique
- Face à l’homme qui insulte votre mère et votre imam : ne le frappez pas. Vous pouvez le reprendre fermement par la parole, sans calomnie, ni mensonge, ni grossièreté, et sans jamais viser ses proches, l’éviter, le confier à ceux qui ont autorité sur lui ou porter plainte. Le pardon vaut mieux encore.
- S’il vous attaque physiquement, ou attaque un proche, vous pouvez le repousser par le moyen le plus léger qui suffit.
- Pour un cas précis, demandez l’avis d’un mufti.
Allah sait mieux.