Peut-on chercher dans le Qurʾān la confirmation des théories scientifiques du moment ? Cet extrait d’un commentaire de sourate Ar-Raḥmān décrit le piège du scientisme et rappelle l’avertissement d’ash-Shāṭibī, rapporté par Ibn ʿĀshūr.
Quand la science devient la mesure de la Révélation
Il existe également un danger plus profond encore, qui est celui du scientisme. La science expérimentale possède son domaine, ses méthodes et bien entendu une immense valeur dans la connaissance du monde physique. Le scientisme commence lorsqu’on lui accorde une autorité qui dépasse ce domaine, jusqu’à en faire la mesure ultime de toute vérité. Le croyant pourrait alors, sans même s’en rendre compte, chercher à légitimer la Révélation devant la science, comme si la parole d’Allah avait besoin de recevoir d’elle son certificat de véracité.
Le rapport se trouve ainsi renversé ; ce n’est plus une connaissance du monde qui vient éventuellement éclairer notre réflexion sur un verset, mais le verset dont on attend qu’il se conforme au dernier état de cette connaissance pour être tenu pour remarquable.
Une interprétation suspendue à des théories révisables
Cette manière de procéder présente en outre une fragilité évidente. Les connaissances scientifiques progressent, les modèles se précisent et certaines théories sont corrigées ou abandonnées. Si l’on affirme avec certitude qu’un verset désigne telle théorie déterminée, que devient cette interprétation lorsque le modèle scientifique évolue ? En voulant renforcer la foi par un concordisme excessif, on risque ainsi de suspendre l’interprétation du Qurʾān à des connaissances humaines qui, par leur nature même, demeurent susceptibles d’être révisées.
L’avertissement d’ash-Shāṭibī
Cette critique de l’excès rejoint celle qu’Ibn ʿĀshūr rapporte d’Abū Isḥāq ash-Shāṭibī. Celui-ci dénonçait déjà ceux qui voulaient attribuer au Qurʾān l’ensemble des sciences connues :
« Du caractère illettré de la Sharīʿa, et du fait qu’elle suit les usages de ceux auxquels elle s’adresse, à savoir les Arabes, découlent plusieurs principes. Parmi eux se trouve le fait qu’un grand nombre de personnes ont dépassé toute mesure dans ce qu’elles ont prétendu au sujet du Qurʾān.
Elles lui ont attribué toutes les sciences mentionnées chez les anciens et les modernes, qu’il s’agisse des sciences naturelles, des sciences mathématiques, de la logique, de la science des lettres et d’autres disciplines semblables. Or, si nous confrontons cette prétention à ce qui a été précédemment établi, elle ne saurait être retenue.
Les pieux Prédécesseurs connaissaient mieux le Qurʾān, ses sciences et ce qui y avait été déposé. Pourtant, il ne nous est pas parvenu que l’un d’entre eux ait parlé de l’une de ces choses, en dehors de ce qui s’y trouve en matière de prescriptions religieuses et de réalités de l’au-delà.
Certes, le Qurʾān contient des sciences appartenant au genre des connaissances des Arabes et conformes à ce qui leur était familier, mais d’une manière qui émerveille les hommes doués d’intelligence et que les esprits les plus pénétrants ne parviennent pas à embrasser… » (At-Taḥrīr wa-t-tanwīr1, t. 1, p. 43, citant ash-Shāṭibī).
1 Il est bon de préciser par honnêteté scientifique qu’Ibn ʿĀshūr n’adopte cependant pas la totalité de cette position. Il lui reproche de réduire excessivement les possibilités de compréhension du Qurʾān à ce que les premiers Arabes pouvaient eux-mêmes saisir, comme nous le précisons dans la suite.
Ce passage d’ash-Shāṭibī se lit dans al-Muwāfaqāt, au chapitre sur le caractère illettré (ummiyya) de la Sharīʿa (t. 2, p. 127 dans la pagination de la Shamela) ; dans la pagination de la Shamela, at-Taḥrīr wa-t-tanwīr le reprend au t. 1, p. 44.
Questions fréquentes
Qu’appelle-t-on scientisme dans l’interprétation du Qurʾān ?
C’est accorder à la science expérimentale une autorité qui dépasse son domaine, au point de vouloir que le verset se conforme au dernier état des connaissances pour être tenu pour remarquable.
Pourquoi le concordisme excessif est-il fragile ?
Parce que les théories scientifiques sont corrigées ou abandonnées : une interprétation qui les épouse avec certitude se trouve suspendue à des connaissances humaines révisables.
Pour aller plus loin
- Qu’est-ce que le tafsir ?, pour comprendre comment le Qurʾān est interprété dans la tradition.
- Les cours de tafsir de l’institut, pour étudier l’exégèse dans un cursus suivi.
- « Allah efface ou confirme ce qu’Il veut » (13:39) dans le tafsir d’Ibn ʿĀshūr, un autre passage d’at-Taḥrīr wa-t-tanwīr.
- Pourquoi le Qurʾān a-t-il été révélé en langue arabe ?, sur la langue des premiers destinataires.
- Les cours d’uṣūl al-fiqh, où se travaillent les règles de lecture des textes.