As-salāmu ʿalaykum, je n’aime pas la forme de mon nez et j’envisage de le faire refaire. On m’a dit que c’était « changer la création d’Allah ». Une opération esthétique est-elle permise ?
Wa ʿalaykum as-salām wa raḥmatuLlāhi wa barakātuh.
Résumé de la réponse
L’interdiction porte sur le fait de modifier durablement un corps normal pour l’embellir, comme limer des dents saines, se tatouer, retoucher un nez, des lèvres ou un visage qui n’ont aucun défaut.
Réparer est permis. Le Prophète ﷺ a ordonné à un Compagnon qui avait perdu le nez de s’en faire un en or. L’école mālikite en a tiré la permission de remplacer un organe perdu et de fixer une dent. La reconstruction après un cancer, la chirurgie d’une cicatrice ou d’une brûlure, l’opération d’une gynécomastie, l’orthodontie et le limage léger qu’elle exige sont donc permis.
La greffe de cheveux et le rajout sont traités dans la réponse #305, et l’épilation au laser dans la réponse #306.
Détail de la réponse
Ce que vise le ḥadīth
Al-Bukhārī rapporte d’après ʿAbd Allāh ibn Masʿūd :
لَعَنَ اللَّهُ الْوَاشِمَاتِ وَالْمُسْتَوْشِمَاتِ، وَالْمُتَنَمِّصَاتِ، وَالْمُتَفَلِّجَاتِ لِلْحُسْنِ، الْمُغَيِّرَاتِ خَلْقَ اللَّهِ تَعَالَى
« Allah a maudit les tatoueuses et celles qui se font tatouer, celles qui se font épiler les sourcils, et celles qui se font écarter les dents pour l’embellissement, qui changent la création d’Allah. » (Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, n° 5587)
Al-Qurṭubī (m. 671 H), mufassir mālikite de Cordoue, précise la raison de cette interdiction dans al-Jāmiʿ li-aḥkām al-Qurʾān :
وَهَذِهِ الْأُمُورُ كُلُّهَا قَدْ شَهِدَتِ الْأَحَادِيثُ بِلَعْنِ فَاعِلِهَا وَأَنَّهَا مِنَ الْكَبَائِرِ. وَاخْتُلِفَ فِي الْمَعْنَى الَّذِي نُهِيَ لِأَجْلِهَا، فَقِيلَ: لِأَنَّهَا مِنْ بَابِ التَّدْلِيسِ. وَقِيلَ: مِنْ بَابِ تَغْيِيرِ خَلْقِ اللَّهِ تَعَالَى، كَمَا قَالَ ابْنُ مَسْعُودٍ، وَهُوَ أَصَحُّ، وَهُوَ يَتَضَمَّنُ الْمَعْنَى الْأَوَّلَ.
« Les ḥadīths attestent que celle qui fait ces choses est maudite et qu’elles font partie des grands péchés. On a divergé sur la raison de l’interdiction : on a dit qu’il s’agit de tromperie, et on a dit qu’il s’agit de changer la création d’Allah, comme l’a dit Ibn Masʿūd. C’est le plus juste, et cela inclut le premier sens. » (al-Jāmiʿ li-aḥkām al-Qurʾān, 5/393)
Il ajoute que l’interdiction concerne ce qui est durable ; le khôl, le henné et les parures qu’on retire restent permis. Les deux mots « pour l’embellissement » et « qui changent la création » délimitent l’interdit, qui vise une modification durable d’un corps normal, faite pour paraître plus beau.
Réparer est permis
At-Tirmidhī rapporte d’après ʿArfaja ibn Asʿad :
أُصِيبَ أَنْفِي يَوْمَ الكُلَابِ فِي الجَاهِلِيَّةِ، فَاتَّخَذْتُ أَنْفًا مِنْ وَرِقٍ، فَأَنْتَنَ عَلَيَّ «فَأَمَرَنِي رَسُولُ اللَّهِ ﷺ أَنْ أَتَّخِذَ أَنْفًا مِنْ ذَهَبٍ»
« Mon nez fut tranché lors de la bataille d’al-Kulāb, avant l’islam. Je me fis un nez d’argent, qui prit une mauvaise odeur. Le Messager d’Allah ﷺ m’ordonna alors de me faire un nez en or. » (Sunan at-Tirmidhī, n° 1770 ; at-Tirmidhī : « حديث حسن »)
L’or est interdit à l’homme, et le Prophète ﷺ le lui a permis pour remplacer ce qu’il avait perdu. Ibn ʿAbd al-Barr (m. 463 H) relève dans at-Tamhīd que ʿArfaja reçut cette permission pour un nez « dont il s’embellissait » (13/62). La réparation d’une perte reste donc permise même quand son effet est d’abord esthétique. Khalīl ibn Isḥāq (m. 776 H) en fait une règle de l’école dans son Mukhtaṣar :
وحرم استعمال ذكر محلى ولو منطقة وآلة حرب إلا المصحف والسيف والأنف وربط سن مطلقا
« Il est interdit à l’homme d’utiliser un objet orné [d’or ou d’argent], même une ceinture ou une arme, sauf le muṣḥaf, le sabre, le nez et la fixation d’une dent, dans tous les cas. » (al-Mukhtaṣar, p. 17)
Ad-Dasūqī (m. 1230 H) ajoute que la dent tombée peut être remise en place :
فَإِذَا سَقَطَتْ السِّنُّ جَازَ رَدُّهَا وَرَبْطُهَا بِشَرِيطٍ مِنْ ذَهَبٍ أَوْ مِنْ فِضَّةٍ، وَإِنَّمَا جَازَ رَدُّهَا؛ لِأَنَّ مَيْتَةَ الْآدَمِيِّ طَاهِرَةٌ
« Si la dent est tombée, il est permis de la remettre et de l’attacher avec un fil d’or ou d’argent ; il est permis de la remettre parce que l’être humain mort [et ce qui se détache de lui] est pur. » (Ḥāshiyat ad-Dasūqī ʿalā ash-Sharḥ al-kabīr, 1/63)
Entrent dans ce cas la reconstruction du sein après une ablation, la réparation d’une brûlure, d’une cicatrice, d’un visage blessé dans un accident, la prothèse qui remplace un membre ou une dent. Ce qui était perdu est rendu ; rien n’est ajouté à la création d’Allah.
Le défaut de naissance
Pour ce qui est présent dès la naissance, l’école est plus stricte. Al-Qurṭubī rapporte la règle d’aṭ-Ṭabarī. Selon elle, la femme ne modifie pas ce qu’Allah a créé en elle, ni par ajout ni par retrait, « pour plaire à un mari ou à un autre ». Aṭ-Ṭabarī va jusqu’à lui interdire d’ôter une dent surnuméraire ou de raccourcir des dents trop longues. Al-Qāḍī ʿIyāḍ (m. 544 H) en tire la conséquence et pose aussitôt la limite :
قَالَ عِيَاضٌ: وَيَأْتِي عَلَى مَا ذَكَرَهُ أَنَّ مَنْ خُلِقَ بِأُصْبُعٍ زَائِدَةٍ أَوْ عُضْوٍ زَائِدٍ لَا يَجُوزُ لَهُ قَطْعُهُ وَلَا نَزْعُهُ، لِأَنَّهُ مِنْ تَغْيِيرِ خَلْقِ اللَّهِ تَعَالَى، إِلَّا أَنْ تَكُونَ هَذِهِ الزَّوَائِدُ تُؤْلِمُهُ فَلَا بَأْسَ بِنَزْعِهَا
« ʿIyāḍ dit : il en découle que celui qui est né avec un doigt ou un organe surnuméraire n’a pas le droit de le couper ni de l’enlever, car ce serait changer la création d’Allah, sauf si ces excroissances le font souffrir : il n’y a alors pas de mal à les enlever. » (al-Jāmiʿ li-aḥkām al-Qurʾān, 5/393 ; même texte dans l’Ikmāl al-muʿlim, 6/656, et chez al-Mawwāq, at-Tāj wa-l-iklīl, 7/545)
Le défaut de naissance se corrige donc quand il cause une souffrance réelle, physique ou psychique, que le médecin constate, comme un bec-de-lièvre, une malformation, des doigts soudés, une tache ou une difformité marquée qui pèse sur la vie sociale. Le jeune homme qui souffre d’une gynécomastie au point de ne plus pouvoir se montrer en tee-shirt est dans ce cas, puisque cette poitrine s’écarte de la forme normale du corps masculin. À l’inverse, vouloir un nez plus fin, des lèvres plus pleines ou un visage « refait » alors que rien n’est anormal entre dans l’interdit du ḥadīth. Les marques de l’âge (rides, peau qui se relâche) relèvent de la même règle. Elles sont la création d’Allah à son âge, et les effacer par la chirurgie est une modification pour l’embellissement.
Note. Pour information, l’Académie internationale du fiqh islamique (résolution n° 173, 18e session, 2007) arrive aux mêmes distinctions : permission de réparer les défauts de naissance qui causent un tort physique ou moral, les défauts acquis (brûlures, accidents, reconstruction du sein, greffe de cheveux après leur chute), et interdiction de la chirurgie de simple embellissement (nez, lèvres, pommettes) et de l’effacement des rides hors maladie.
Les dents et l’orthodontie
Limer des dents saines pour les écarter, les raccourcir ou les rendre plus régulières, par seule recherche de beauté, est exactement ce que vise le mot « المتفلجات للحسن ». L’orthodontie a un autre objet. Elle corrige un chevauchement ou un mauvais alignement qui gêne la mastication, abîme les gencives ou use les dents. Le léger limage (stripping) qu’exigent les aligneurs fait partie de ce traitement, au même titre que la fixation d’une dent permise par Khalīl. Il est permis. Les facettes posées sur des dents saines après les avoir limées, pour un sourire plus blanc ou plus régulier, restent dans l’interdit.
En pratique
- Permis : reconstruction après un cancer ou un accident, chirurgie des brûlures et cicatrices, prothèses, correction d’une malformation ou d’un défaut qui fait souffrir (gynécomastie, bec-de-lièvre, oreilles très décollées qui exposent aux moqueries), orthodontie et limage qu’elle exige.
- Interdit : toute modification durable d’un corps normal pour l’embellir (nez, lèvres, pommettes, poitrine de taille normale, facettes sur dents saines, lifting), le tatouage (question #75).
- En cas de doute, demandez au médecin s’il s’agit de traiter une anomalie ou une souffrance réelle ; si la réponse est que tout est normal et que l’opération n’apporte que de la beauté, abstenez-vous. Pour un cas personnel délicat, demandez l’avis d’un mufti.
- Une intervention lourde dont le danger dépasse le bénéfice n’est pas permise, même pour réparer.
Allah sait mieux.