As-salāmu ʿalaykum, presque tous mes parfums portent « alcohol denat. » sur l’étiquette. Ai-je le droit de m’en mettre ? Et si j’en ai sur moi ou sur mes vêtements, ma prière est-elle valable ?
Wa ʿalaykum as-salām wa raḥmatuLlāhi wa barakātuh.
Résumé de la réponse
Dans l’école mālikite, l’avis retenu (mashhūr) tient toute boisson enivrante pour impure. L’alcool des parfums est de l’alcool éthylique (éthanol). C’est la substance qui enivre dans le vin et les autres boissons alcoolisées, et l’alcool « dénaturé » des parfums enivre encore celui qui le boit. Nous appliquons donc aux parfums la même règle qu’à l’alcool des aliments (voir #209), et ces parfums sont impurs selon cet avis.
S’en parfumer est réprouvé (makrūh) selon l’avis sur lequel on s’appuie dans l’école (muʿtamad). S’enduire d’alcool ne devient interdit que lorsqu’on le fait pour se soigner. Le mieux est de choisir des parfums sans alcool.
Pour la prière, on lave à l’eau l’endroit parfumé avant de prier. Un second avis, de même force, tient cet endroit pour pur une fois l’alcool évaporé. Celui qui a prié sans laver n’a donc pas à refaire sa prière.
Des savants contemporains, mauritaniens notamment, tiennent l’alcool des parfums pour pur. Nous en parlons plus bas.
Détail de la réponse
Ce qui rend une boisson impure, c’est l’ivresse
Bahrām ad-Damīrī (m. 805 H), commentateur égyptien de Khalīl, explique que toute chose inanimée est pure, sauf l’enivrant :
(إِلَّا المسْكِرَ) أي: فإنه نجس. يريد: سواء كان من العنب أو من غيره، وهو المشهور خلافًا لابن لبابة وابن الحداد، وعلى الأول جمهور العلماء
« « Sauf l’enivrant » : il est impur, qu’il soit tiré du raisin ou d’autre chose. C’est l’avis retenu, contrairement à Ibn Lubāba et Ibn al-Ḥaddād ; la majorité des savants est sur le premier avis. » (Taḥbīr al-Mukhtaṣar, 1/101)
L’impureté suit donc l’ivresse. Quand le vin perd ce qui enivre, il redevient pur. ʿAbd al-Bāqī az-Zurqānī (m. 1099 H) donne le critère, au sujet du vin qui s’est solidifié :
(وخمر تحجر) إذا زال منه الإسكار بحيث لو استعمل أو بل وشرب لم يسكر أما لو كان بحيث لو استعمل أو بل شرب أسكر فنجس
« Le vin qui s’est solidifié est pur si ce qui enivre l’a quitté, de sorte que, si on l’employait ou si on l’humectait pour le boire, il n’enivrerait pas. S’il enivrait encore, il serait impur. » (Sharḥ az-Zurqānī ʿalā Mukhtaṣar Khalīl, 1/50)
La question à poser est donc la suivante. L’alcool des parfums enivrerait-il celui qui le boirait ?
L’alcool des parfums entre dans cette règle
Dans une eau de parfum ou une eau de toilette, l’alcool forme le plus souvent la plus grande partie du liquide. Il sert de support aux essences odorantes. Cet alcool est de l’éthanol, la molécule qui enivre dans la bière, le vin et les spiritueux.
L’étiquette parle d’alcool « dénaturé ». On y a ajouté des produits au goût repoussant, pour qu’il ne soit pas bu et ne soit pas taxé comme une boisson. Ces ajouts gardent l’éthanol tel qu’il est. On rapporte d’ailleurs des cas de personnes qui se sont enivrées en buvant du parfum ou du gel hydroalcoolique.
Selon le critère d’az-Zurqānī, cet alcool reste donc un enivrant, et il est impur selon l’avis retenu de l’école. C’est la même conclusion que pour l’alcool, l’éthanol ou le E1510 des aliments, traités dans la réponse #209.
S’en parfumer est réprouvé, sans être interdit
Un parfum à l’alcool est un mélange d’essences pures et d’alcool. Les essences y prennent le statut de ce qui a été atteint par une impureté. Ad-Dardīr (m. 1201 H), mālikite d’Égypte, dit de ce qu’une impureté a atteint :
وَلَا يُدْهَنُ بِهِ بِنَاءً عَلَى أَنَّ التَّلْطِيخَ بِالْمُتَنَجِّسِ حَرَامٌ، وَالرَّاجِحُ أَنَّهُ مَكْرُوهٌ وَيَجِبُ إزَالَتُهُ لِلصَّلَاةِ وَالطَّوَافِ وَدُخُولِ الْمَسْجِدِ
« On ne s’en enduit pas, si l’on considère que s’enduire d’une chose rendue impure est interdit. L’avis le plus fort est que c’est réprouvé, et il faut l’enlever pour la prière, la circumambulation et l’entrée à la mosquée. » (ash-Sharḥ aṣ-ṣaghīr, 1/58)
Pour l’impureté elle-même, az-Zurqānī fait une distinction. Muḥammad ibn Sālim al-Majlisī (m. 1302 H), grand mālikite de Mauritanie, rapporte ses mots dans son commentaire de Khalīl. Az-Zurqānī explique pourquoi l’école interdit de se soigner en s’enduisant de vin, alors que s’enduire d’une impureté est seulement réprouvé :
وإنما امتنع الطلاء به للتداوي ولم يمتنع التلطخ بالنجاسة بل كره فقط على المعتمد؛ لأن طلاءه به للتداوي مخالف للنهي المستفاد من خبر: (من تداوى بالخمر فلا شفاه اللَّه) […] فالتلطخ بالنجاسة بقصد التداوي حرام ولا بقصده مكروه
« S’enduire de vin n’est interdit que pour se soigner. S’enduire d’une impureté n’est pas interdit, il est seulement réprouvé selon l’avis sur lequel on s’appuie. En effet, s’en enduire pour se soigner va contre l’interdiction tirée du ḥadīth « Celui qui se soigne avec le vin, qu’Allah ne le guérisse pas ». […] S’enduire d’une impureté pour se soigner est donc interdit, et sans cette intention, c’est réprouvé. » (Lawāmiʿ ad-durar, 14/21)
Se parfumer n’est pas se soigner. Mettre un parfum à l’alcool est donc réprouvé, sans être un péché. Un remède externe à l’alcool, comme le bain de bouche, relève de l’interdit traité dans la réponse #209.
Note. Ad-Dardīr pose aussi la règle générale selon laquelle on ne tire aucun profit d’une chose impure en elle-même, sauf exceptions (ash-Sharḥ aṣ-ṣaghīr, 1/58). Ceux qui s’en tiennent à cette règle interdisent de s’enduire d’alcool. Az-Zurqānī précise que l’avis retenu sur ce point est la réprobation.
La prière avec un parfum à l’alcool
L’impureté se lave à l’eau. Ad-Dardīr ajoute, dans ash-Sharḥ aṣ-ṣaghīr cité plus haut, que ce qui a été atteint par une impureté doit être enlevé pour la prière. On lave donc à l’eau l’endroit parfumé, sur le corps ou le vêtement, avant de prier.
L’alcool s’évapore pourtant vite. Que devient l’endroit une fois sec ? Les mālikites ont discuté d’un cas proche, le vin qui sèche sur un vêtement. Muḥammad ad-Dasūqī (m. 1230 H), dans sa glose sur ad-Dardīr, rapporte deux avis :
أَيْ سَوَاءٌ تَحَجَّرَ فِي أَوَانِيهِ أَمْ لَا بِأَنْ وَقَعَ فَوْقَ ثَوْبٍ وَجَمَدَ عَلَيْهِ كَذَا قَالَ بَعْضُهُمْ وَاقْتَصَرَ عَلَيْهِ عبق تَبَعًا لعج وَقَالَ بَعْضُهُمْ: لَا بُدَّ مِنْ تَحَجُّرِهِ فِي أَوَانِيهِ، وَأَمَّا إذَا جَمَدَ عَلَى ثَوْبٍ فَلَا بُدَّ مِنْ غَسْلِهِ؛ لِأَنَّهُ أَصَابَهُ حَالَ نَجَاسَتِهِ وَهُوَ مَا فِي شب وَالْقَوْلَانِ عَلَى حَدٍّ سَوَاءٍ قَالَ شَيْخُنَا الْعَدَوِيُّ: وَالنَّفْسُ أَمْيَلُ إلَى الثَّانِي
« C’est-à-dire, qu’il se soit solidifié dans ses récipients ou non, par exemple s’il est tombé sur un vêtement et y a séché. C’est ce que disent certains, et az-Zurqānī s’en tient à cet avis à la suite d’al-Ujhūrī. D’autres disent qu’il doit s’être solidifié dans ses récipients, et que s’il a séché sur un vêtement, il faut le laver, car il l’a atteint quand il était impur. C’est l’avis d’ash-Shabrakhītī. Les deux avis sont de même force. Notre maître al-ʿAdawī a dit que son cœur penche vers le second. » (Ḥāshiyat ad-Dasūqī, 1/52)
Appliqué au parfum, le premier avis tient l’endroit pour pur une fois l’alcool parti, puisque rien n’y enivre plus. Le second demande de le laver. Nous retenons le lavage avant la prière, que préférait al-ʿAdawī. Et puisque l’autre avis est de même force, celui qui a déjà prié sans laver n’a pas à refaire sa prière.
Ad-Dardīr rassure aussi sur un point. Quand la substance d’une impureté a disparu sans eau, il ne reste que son statut, et ce statut ne se transmet pas :
(لَمْ يَتَنَجَّسْ مُلَاقِي مَحَلِّهَا) عَلَى الْمَذْهَبِ إذْ لَمْ يَبْقَ إلَّا الْحُكْمُ وَهُوَ لَا يَنْتَقِلُ
« Ce qui touche l’endroit ne devient pas impur, selon l’école, car il ne reste que le statut, et il ne se transmet pas. » (ash-Sharḥ al-kabīr, 1/80)
La main qui touche un col parfumé et sec, ou l’autre vêtement qui le frotte, reste donc pure.
Ce que disent des savants contemporains
L’alcool industriel n’existait pas au temps des imams de l’école. Sa qualification relève de l’application des règles, et les savants d’aujourd’hui ne l’ont pas tous rangé au même endroit.
Les mālikites distinguent trois sortes de substances qui altèrent l’esprit. Al-Majlisī l’explique ainsi :
وهو ما غيب العقل دون الحواس مع نشوة وطرب، والمرقد ما غيبهما معا، والمفسد هو ما غيب العقل دون الحواس لا مع نشوة وطرب. وقوله: « إلا المسكر » مستثنى من الجماد أي إلا الجماد المائع المسكر لأن المسكر لا يكون إلا مائعا
« L’enivrant est ce qui fait perdre la raison sans abolir les sens, avec euphorie et exaltation. Le soporifique abolit l’une et les autres. L’altérant fait perdre la raison sans abolir les sens, mais sans euphorie ni exaltation. « Sauf l’enivrant » est une exception parmi les choses inanimées. Il s’agit de l’enivrant liquide, car l’enivrant ne peut être que liquide. » (Lawāmiʿ ad-durar, 1/171)
Seul l’enivrant est impur. L’altérant, comme l’opium, est pur, et sa consommation n’est interdite qu’à partir de la quantité qui affecte l’esprit (voir #211).
Le savant mauritanien Muḥammad al-Ḥasan ad-Dadaw s’appuie sur cette distinction. Il considère que l’alcool pur, pris seul, n’est pas une boisson enivrante et qu’il entre parmi les altérants. Pour lui, il est interdit de le boire, mais il est pur. On peut donc se parfumer avec et prier ainsi. Le Dār al-Iftāʾ d’Égypte tient lui aussi l’alcool des parfums pour pur, depuis une fatwa de ʿAṭiyya Ṣaqr en 1997 (Fatāwā Dār al-Iftāʾ al-Miṣriyya, 8/413).
Nous retenons l’avis de l’impureté. Le critère que donnent les textes de l’école est la capacité d’enivrer celui qui boit. Or l’éthanol est précisément ce qui produit l’euphorie et l’ivresse des boissons alcoolisées, et le parfum enivre encore celui qui le boit. Cette question reste toutefois un effort d’application des règles à une substance nouvelle. Celui qui suit l’avis de la pureté auprès d’un savant reconnu n’est pas blâmé.
En pratique
- Choisissez des parfums sans alcool : huiles parfumées (ʿiṭr), musc, parfums solides, ou parfums portant la mention « sans alcool ».
- Si vous utilisez un parfum à l’alcool, vous ne commettez pas de péché. Mettez-le de préférence sur des vêtements que vous ne portez pas pour prier, ou lavez l’endroit à l’eau avant la prière.
- Si vous avez prié avec, sans laver, vous n’avez pas à refaire votre prière.
- Toucher l’endroit parfumé une fois sec ne rend pas votre main impure.
- Bain de bouche et remèdes à l’alcool : voir #209.
- Femme qui sort parfumée : voir #78.
- Waswās : ne cherchez pas l’odeur sur chaque vêtement. On lave l’endroit où l’on sait avoir mis du parfum, rien de plus.
Allah sait mieux.