Les mêmes paroles du Prophète ﷺ figurent souvent dans les recueils avec des mots un peu différents. C’est que les Compagnons et ceux qui les ont suivis rapportaient parfois un ḥadīth par son sens, et non mot pour mot. Est-ce permis, à quelles conditions, et que pensait l’imām Mālik de cette pratique ? Voici ce qu’en disent les savants du ḥadīth et les uṣūliyyūn mālikites.
Les savants distinguent deux manières de transmettre un ḥadīth. La première est la riwāya bi-l-lafdh, la transmission par la lettre : le rapporteur reprend les mots exacts qu’il a entendus, sans rien avancer, retarder, ajouter ni retrancher. La seconde est la riwāya bi-l-maʿnā, la transmission par le sens : il rend fidèlement le contenu de ce qu’il a entendu, avec d’autres mots que les siens. La question de savoir si cette seconde manière est permise a occupé les muḥaddithūn, les juristes et les spécialistes des fondements du droit dès les premières générations. Elle explique une bonne part des variantes que l’on rencontre d’un recueil à l’autre.
Pour situer cette question dans l’ensemble de la discipline, vous pouvez lire La science du ḥadīth sur le blog de l’institut.
Ce que faisaient les Compagnons et les Successeurs
As-Sakhāwī (m. 902 H) rapporte dans Fatḥ al-Mughīth qu’un Successeur disait avoir rencontré plusieurs Compagnons qui s’accordaient sur le sens d’un ḥadīth et différaient sur les mots. Il en fit la remarque à l’un d’eux, qui lui répondit qu’il n’y avait là aucun mal tant que le sens n’était pas altéré. Ḥudhayfa disait de même : « Nous sommes des Arabes, nous rapportons les ḥadīths en avançant et en retardant. »
Makḥūl et Abū l-Azhar racontent être entrés chez le Compagnon Wāthila ibn al-Asqaʿ. Ils lui demandèrent un ḥadīth entendu du Messager d’Allah ﷺ, sans erreur ni oubli. Il leur demanda s’ils avaient appris quelque chose du Coran. Ils répondirent que oui, mais qu’ils ne le connaissaient pas parfaitement et qu’il leur arrivait d’ajouter ou d’omettre un wāw ou un alif. Wāthila leur dit alors :
فَهَذَا الْقُرْآنُ مَكْتُوبٌ بَيْنَ أَظْهُرِكُمْ لَا تَأْلُونَهُ حِفْظًا، وَأَنْتُمْ تَزْعُمُونَ أَنَّكُمْ تَزِيدُونَ فِيهِ وَتَنْقُصُونَ مِنْهُ، فَكَيْفَ بِأَحَادِيثَ سَمِعْنَاهَا مِنْ رَسُولِ اللَّهِ ﷺ، عَسَى أَلَّا نَكُونَ سَمِعْنَاهَا مِنْهُ إِلَّا مَرَّةً وَاحِدَةً، حَسْبُكُمْ إِذَا حَدَّثْنَاكُمْ بِالْحَدِيثِ عَلَى الْمَعْنَى.
« Voici le Coran, écrit au milieu de vous, que vous ne cessez de mémoriser, et vous dites pourtant qu’il vous arrive d’y ajouter et d’en retrancher. Que dire alors de ḥadīths que nous avons entendus du Messager d’Allah ﷺ, peut-être une seule fois ? Qu’il vous suffise que nous vous les rapportions selon le sens. »
As-Sakhāwī, Fatḥ al-Mughīth, 3/144.
Parmi les Successeurs, al-Ḥasan al-Baṣrī, ash-Shaʿbī et an-Nakhaʿī rapportaient par le sens. Muḥammad ibn Sīrīn, qui tenait pourtant à la lettre, constatait :
كُنْتُ أَسْمَعُ الْحَدِيثَ مِنْ عَشَرَةٍ، الْمَعْنَى وَاحِدٌ وَاللَّفْظُ مُخْتَلِفٌ.
« J’entendais le même ḥadīth de dix personnes : le sens était un, et les mots différaient. »
As-Sakhāwī, Fatḥ al-Mughīth, 3/138.
Ibn aṣ-Ṣalāḥ (m. 643 H) en tire la conclusion que c’est ce dont témoignent les états des Compagnons et des premiers pieux prédécesseurs : ils rapportaient souvent une même chose avec des mots différents, parce que ce sur quoi ils s’appuyaient était le sens et non la lettre.
Le résumé d’al-ʿIrāqī dans son Alfiyya
Al-ʿIrāqī (m. 806 H) a ramassé la question en trois vers de son poème sur la science du ḥadīth :
وَلْيَرْوِ بِالْأَلْفَاظِ مَنْ لَا يَعْلَمُ ** مَدْلُولَهَا وَغَيْرُهُ فَالْمُعْظَمُ
أَجَازَ بِالْمَعْنَى وَقِيلَ لَا الْخَبَرْ ** وَالشَّيْخُ فِي التَّصْنِيفِ قَطْعًا قَدْ حَظَرْ
وَلْيَقُلِ الرَّاوِي بِمَعْنًى أَوْ كَمَا ** قَالَ وَنَحْوَهُ كَشَكٍّ أُبْهِمَا« Que rapporte avec les mots mêmes celui qui ne connaît pas ce qu’ils signifient. Pour les autres, la majorité a permis de rapporter par le sens ; on a dit aussi : pas le ḥadīth du Prophète. Et le shaykh, dans les ouvrages composés, l’a formellement interdit. Que le rapporteur dise alors : “selon le sens”, ou “ou comme il a dit”, et ce qui s’en approche, comme on le fait quand un doute subsiste. »
Al-ʿIrāqī, Alfiyya, vers 632 à 634, avec le commentaire d’as-Sakhāwī, Fatḥ al-Mughīth, 3/137 à 149.
Le commentaire d’as-Sakhāwī permet de lire ces vers point par point.
- Celui qui ne maîtrise pas la langue, ce que les mots signifient, ce qui en altère le sens et ce qui leur est synonyme, doit rapporter la lettre, sans divergence entre les savants, car on ne peut pas être sûr qu’il ne déformera rien.
- Celui qui maîtrise tout cela peut rapporter par le sens selon la majorité des Compagnons, des muḥaddithūn, des juristes et des uṣūliyyūn, à condition d’être certain d’avoir rendu le sens de ce qui lui est parvenu.
- D’autres l’ont interdit, soit absolument, soit pour le seul ḥadīth du Prophète ﷺ, en le permettant pour les paroles des autres.
- Ibn aṣ-Ṣalāḥ, désigné dans le vers par « le shaykh », exclut tout changement de mots dans un ouvrage déjà composé : la difficulté qui justifiait la permission n’existe plus quand le texte est écrit, et nul n’a le droit de modifier le livre d’un autre.
- Celui qui rapporte par le sens ajoute à la fin « ou comme il a dit » (aw kamā qāla), « ou quelque chose de semblable ». Anas, Ibn Masʿūd et Abū d-Dardāʾ le faisaient. Al-Khaṭīb al-Baghdādī remarque que les Compagnons, maîtres de la langue, ne le disaient que par crainte de se tromper, tant ils mesuraient le danger de rapporter par le sens.
La position de l’imām Mālik
L’imām de Médine était connu pour son extrême scrupule dans le ḥadīth. Al-Bayhaqī rapporte de Maʿn ibn ʿĪsā, l’un de ses élèves :
كَانَ مَالِكُ بْنُ أَنَسٍ يَتَحَفَّظُ مِنَ الْبَاءِ وَالْيَاءِ وَالتَّاءِ فِي حَدِيثِ رَسُولِ اللَّهِ ﷺ.
« Mālik ibn Anas veillait jusqu’au bāʾ, au yāʾ et au tāʾ dans le ḥadīth du Messager d’Allah ﷺ. »
Al-Bayhaqī, al-Madkhal ilā as-Sunan al-kubrā, n° 530 (1/250).
Et Saʿīd ibn ʿUfayr rapporte qu’il l’a interrogé directement :
سَأَلْتُ مَالِكَ بْنَ أَنَسٍ عَنِ الرَّجُلِ يَسْمَعُ الْحَدِيثَ فَيُؤَدِّيهِ عَلَى الْمَعْنَى، قَالَ: لَا بَأْسَ بِهِ، إِلَّا حَدِيثَ رَسُولِ اللَّهِ ﷺ، فَإِنِّي أَسْتَحِبُّ أَنْ يُؤْتَى بِهِ عَلَى أَلْفَاظِهِ.
« J’ai interrogé Mālik ibn Anas sur l’homme qui entend un ḥadīth et le transmet selon le sens. Il répondit : Il n’y a pas de mal à cela, sauf pour le ḥadīth du Messager d’Allah ﷺ : je préfère qu’on le rapporte avec ses mots. »
Al-Bayhaqī, al-Madkhal ilā as-Sunan al-kubrā, n° 529 (1/249).
Mālik refusait aussi de prendre le ḥadīth de gens pieux qui ne comprenaient pas ce qu’ils rapportaient. À qui lui demandait pourquoi il n’avait pas écrit auprès de tous ceux qu’il avait connus, il répondait :
لَا أَكْتُبُ إِلَّا عَنْ رَجُلٍ يَعْرِفُ مَا يَخْرُجُ مِنْ رَأْسِهِ.
« Je n’écris que d’un homme qui sait ce qui sort de sa tête. »
As-Sakhāwī, Fatḥ al-Mughīth, 3/139.
Les savants ont rapporté la position de Mālik de deux façons. Ibn Baṭṭāl le compte, avec Ibn Sīrīn et un groupe de muḥaddithūn, parmi ceux qui n’admettent pas qu’on rapporte le ḥadīth du Prophète ﷺ par le sens, et al-Qurṭubī tient cette interdiction pour l’avis correct de l’école. Ash-Shūshāwī, commentant al-Qarāfī, range au contraire Mālik avec les quatre imāms parmi ceux qui le permettent, et al-Bājī attribue la permission aux anciens muḥaddithūn. La parole rapportée par al-Bayhaqī porte le mot « je préfère » (astaḥibbu) : elle explique que les uns aient retenu de lui la permission, et les autres sa grande prudence pour les paroles du Prophète ﷺ.
Pour mieux connaître l’imām et son rapport au ḥadīth, voir notre article Qui est l’imām Mālik ?
Les conditions posées par al-Qarāfī
Dans son Tanqīḥ al-fuṣūl, l’uṣūlī mālikite Shihāb ad-Dīn al-Qarāfī (m. 684 H) pose trois conditions :
وَنَقْلُ الْخَبَرِ بِالْمَعْنَى عِنْدَ أَبِي الْحُسَيْنِ وَأَبِي حَنِيفَةَ وَالشَّافِعِيِّ جَائِزٌ، خِلَافًا لِابْنِ سِيرِينَ وَبَعْضِ الْمُحَدِّثِينَ، بِثَلَاثَةِ شُرُوطٍ: أَنْ لَا تَزِيدَ التَّرْجَمَةُ، وَلَا تَنْقُصَ، وَلَا تَكُونَ أَخْفَى؛ لِأَنَّ الْمَقْصُودَ إِنَّمَا هُوَ إِيصَالُ الْمَعَانِي، فَلَا يَضُرُّ فَوَاتُ غَيْرِهَا.
« Transmettre le ḥadīth par le sens est permis selon Abū l-Ḥusayn, Abū Ḥanīfa et ash-Shāfiʿī, contrairement à Ibn Sīrīn et à certains muḥaddithūn, à trois conditions : que la reformulation n’ajoute rien, qu’elle ne retranche rien, et qu’elle ne soit pas plus obscure. Car le but n’est que de faire parvenir les sens ; ce qui se perd en dehors d’eux ne nuit pas. »
Al-Qarāfī, Sharḥ Tanqīḥ al-fuṣūl, p. 380.
Son commentateur ash-Shūshāwī (m. 899 H) explique que la « reformulation » (at-tarjama) désigne les mots du rapporteur qui expriment le sens du ḥadīth. Il précise que la troisième condition en contient une quatrième : la reformulation ne doit pas non plus être plus claire que la parole du Prophète ﷺ. Il en ajoute deux autres, reprises des commentateurs :
- la reformulation n’ajoute rien à ce qu’enseigne le ḥadīth ;
- elle n’en retranche rien ;
- elle n’est pas plus obscure que l’original ;
- elle n’est pas plus claire que l’original ;
- le rapporteur connaît le ḥadīth, la portée des mots et la différence de leurs emplois ;
- le ḥadīth est bref, et non un long texte.
Il conclut que ces six conditions sont exigées, et que si elles manquent toutes ou en partie, la transmission par le sens n’est pas permise, de l’avis de tous (Rafʿ an-niqāb ʿan Tanqīḥ ash-Shihāb, 5/236 à 238).
Pourquoi ne pas rendre la parole plus claire, alors qu’on croirait aider le lecteur ? As-Sakhāwī rapporte l’exemple donné par al-Māwardī : le Prophète ﷺ a dit « pas de divorce dans l’ighlāq ». On ne peut pas remplacer ce mot par « contrainte », même si c’est l’un de ses sens, car le Législateur a choisi ce terme pour une raison et en a laissé l’explication aux savants (Fatḥ al-Mughīth, 3/139). Le rapporteur qui « éclaircit » tranche à leur place.
Ces notions de clarté et de portée des mots sont le cœur des uṣūl al-fiqh. Pour aller plus loin, voir Le manṭūq et le mafhūm et la page Uṣūl al-fiqh, la science des fondements du droit musulman.
Ce qui ne se rapporte jamais par le sens
Même ceux qui permettent la transmission par le sens exceptent les formules dont les mots eux-mêmes sont voulus : le takbīr, le tashahhud, l’adhān, les invocations et les formules de rappel. Le ḥadīth d’al-Barāʾ ibn ʿĀzib en est l’exemple le plus connu. Le Prophète ﷺ lui avait enseigné une invocation à dire avant de dormir, qui se termine par « Je crois en Ton Livre que Tu as révélé et en Ton Prophète que Tu as envoyé ». Al-Barāʾ raconte :
فَرَدَّدْتُهَا عَلَى النَّبِيِّ ﷺ، فَلَمَّا بَلَغْتُ: اللَّهُمَّ آمَنْتُ بِكِتَابِكَ الَّذِي أَنْزَلْتَ، قُلْتُ: وَرَسُولِكَ، قَالَ: «لَا، وَنَبِيِّكَ الَّذِي أَرْسَلْتَ».
« Je la répétai devant le Prophète ﷺ. Quand j’arrivai à : Ô Allah, je crois en Ton Livre que Tu as révélé, je dis : et en Ton Messager. Il dit : Non, et en Ton Prophète que Tu as envoyé. »
Rapporté par al-Bukhārī (n° 244 dans l’édition d’al-Bughā) et Muslim (n° 2710).
Le mot « Messager » et le mot « Prophète » désignent pourtant ici la même personne. As-Sakhāwī explique que les mots des invocations sont fixés par la révélation, qu’ils ont des propriétés et des secrets où le raisonnement n’entre pas, et qu’il faut donc garder le mot tel qu’il est venu (Fatḥ al-Mughīth, 3/146 et 147). Ibn Baṭṭāl, mālikite de Cordoue, rapporte aussi l’explication d’al-Muhallab :
إِنَّمَا لَمْ تُبَدَّلْ أَلْفَاظُهُ ﷺ لِأَنَّهَا يَنَابِيعُ الْحِكْمَةِ وَجَوَامِعُ الْكَلَامِ، فَلَوْ جُوِّزَ أَنْ يُعَبَّرَ عَنْ كَلَامِهِ بِكَلَامِ غَيْرِهِ سَقَطَتْ فَائِدَةُ النِّهَايَةِ فِي الْبَلَاغَةِ الَّتِي أُعْطِيَهَا ﷺ.
« On n’a pas changé ses mots ﷺ parce qu’ils sont les sources de la sagesse et des paroles concises et complètes. Si l’on permettait d’exprimer sa parole par la parole d’un autre, on perdrait le bienfait de la perfection dans l’éloquence qui lui a été donnée ﷺ. »
Ibn Baṭṭāl, Sharḥ Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, 1/365.
Ibn Baṭṭāl cite ensuite un autre avis : le Prophète ﷺ n’aurait pas corrigé al-Barāʾ pour la seule lettre, mais pour le sens, car « Ton Messager que Tu as envoyé » inclut Jibrīl et les anges, qui sont des messagers d’Allah sans être prophètes, alors que « Ton Prophète » désigne sans ambiguïté le Prophète ﷺ (1/366). Dans les deux lectures, la leçon pratique est la même : une invocation enseignée se récite avec ses mots.
Sur l’éloquence prophétique et les « paroles concises et complètes » (jawāmiʿ al-kalim), voir notre article L’éloquence du Prophète ﷺ selon al-Khaṭṭābī.
Pourquoi la majorité l’a permise
As-Sakhāwī retient la permission comme l’avis sur lequel la pratique s’est fixée, et il en donne les raisons.
- La difficulté. S’en tenir à la lettre en toute circonstance aurait conduit à laisser perdre une grande partie des ḥadīths. Sufyān ath-Thawrī disait : « Si nous voulions vous rapporter les ḥadīths tels que nous les avons entendus, nous ne vous en rapporterions pas une seule lettre » (لَوْ أَرَدْنَا أَنْ نُحَدِّثَكُمْ بِالْحَدِيثِ كَمَا سَمِعْنَاهُ مَا حَدَّثْنَاكُمْ بِحَرْفٍ وَاحِدٍ). Et Wakīʿ : « Si le sens n’offrait pas de latitude, les gens auraient péri. »
- L’argument d’ash-Shāfiʿī. Allah, par compassion pour Ses créatures, a révélé le Coran sur sept aḥruf, sachant que la mémoire peut faillir. Ce qui n’est pas la parole d’Allah mérite à plus forte raison que l’on tolère une différence de mots, tant qu’elle n’altère pas le sens.
- L’explication de la religion dans d’autres langues. Al-Khaṭīb rapporte l’accord de la communauté sur la permission d’expliquer la sharīʿa aux non-arabophones dans leur langue, par celui qui la maîtrise. Si l’on peut remplacer les mots par ceux d’une autre langue, on le peut à plus forte raison en arabe.
- La pratique des Compagnons. Des événements uniques ont été rapportés par plusieurs Compagnons avec des mots différents, sans que personne ne le leur reproche.
Ceux qui interdisent s’appuient notamment sur le ḥadīth : « Qu’Allah fasse resplendir le visage de celui qui entend de nous un ḥadīth et le transmet tel qu’il l’a entendu ; il se peut que celui à qui il parvient le comprenne mieux que celui qui l’a entendu » (نَضَّرَ اللَّهُ امْرَأً سَمِعَ مِنَّا حَدِيثًا فَأَدَّاهُ كَمَا سَمِعَهُ، فَرُبَّ مُبَلَّغٍ أَوْعَى مِنْ سَامِعٍ), rapporté par al-Bayhaqī dans al-Madkhal (n° 532) d’après Ibn Masʿūd. As-Sakhāwī fait remarquer que ce ḥadīth lui-même est parvenu avec des mots variés (« qu’Allah fasse miséricorde », « ma parole », « l’a transmis », « l’a retenu »…) alors que, dit-on, le Prophète ﷺ ne l’a prononcé qu’une fois, et que sa fin distingue justement celui qui comprend de celui qui ne comprend pas (Fatḥ al-Mughīth, 3/146).
Il signale enfin qu’un ḥadīth souvent avancé en faveur de la permission, « Si vous ne rendez pas licite l’illicite, ni illicite le licite, et que vous atteignez le sens, il n’y a pas de mal », est troublé dans sa transmission et n’est pas authentique ; certains l’ont même classé parmi les ḥadīths inventés (Fatḥ al-Mughīth, 3/145). Sur la manière de traiter les ḥadīths faibles, voir Peut-on mentionner un ḥadīth faible sans préciser sa faiblesse ?
Ce que cela signifie pour le lecteur d’aujourd’hui
Cette question n’est pas réservée aux spécialistes. Elle éclaire plusieurs choses que tout étudiant rencontre.
- Les variantes ne sont pas des contradictions. Quand un même ḥadīth figure avec des mots différents chez al-Bukhārī et chez Muslim, c’est souvent que l’un des rapporteurs a transmis le sens. C’est pourquoi Muslim, et avant lui l’imām Aḥmad, signalent la différence entre rapporteurs jusqu’à une lettre du texte, comme le remarque as-Sakhāwī.
- Le scrupule reste la règle. Même ceux qui permettent recommandent de rapporter les ḥadīths avec leurs mots quand on les connaît, parce que c’est plus sûr et meilleur, comme le disaient al-Ḥasan et Ibn Sīrīn. Ibn Mahdī, rapporte l’imām Aḥmad, aimait rapporter avec les mots et s’en gardait beaucoup.
- « Ou comme il a dit ». Celui qui cite un ḥadīth de mémoire sans être sûr des mots peut faire comme les Compagnons et ajouter cette formule. Ibn aṣ-Ṣalāḥ dit que c’est ce qui convient en pareil cas.
- Les invocations s’apprennent avec leurs mots. Les adhkār du matin et du soir, le tashahhud ou l’invocation avant le sommeil se récitent dans les termes où ils ont été enseignés.
Pour étudier ces questions avec méthode, l’institut Din-ul-Qayyima propose des cours de ḥadīth et de sciences du ḥadīth, en direct et en replay.
Questions fréquentes
Peut-on rapporter un ḥadīth avec ses propres mots ?
La majorité des savants le permet à celui qui connaît la langue, la portée des mots et ce qui en altère le sens, à condition de n’ajouter ni retrancher rien, de ne rendre le sens ni plus obscur ni plus clair, et d’être certain d’avoir rendu ce qu’il a entendu. Celui qui n’a pas cette compétence doit s’en tenir aux mots.
Quelle est la position de l’imām Mālik ?
Mālik permettait de rapporter par le sens les paroles des gens, mais préférait que le ḥadīth du Prophète ﷺ soit rapporté avec ses mots, et veillait lui-même jusqu’aux lettres. Certains savants de l’école en ont retenu l’interdiction, d’autres la permission avec prudence.
Peut-on réciter une invocation prophétique avec d’autres mots ?
Non. Les formules d’invocation et de rappel font partie de ce dont les mots sont voulus. Le Prophète ﷺ a corrigé al-Barāʾ qui avait dit « Ton Messager » au lieu de « Ton Prophète », alors que les deux désignaient la même personne.
Pour aller plus loin
- La science du ḥadīth, une présentation de la discipline et de ses termes sur le blog de l’institut.
- Les cours de ḥadīth de l’institut, pour étudier les textes et leur terminologie avec un enseignant.
- La Bayqūniyya en livre audio, le poème de base de la terminologie du ḥadīth, à écouter et à mémoriser.
- Les 40 ḥadīths d’an-Nawawī, le recueil par lequel on commence l’étude des textes, et sa version audio.
- Peut-on mentionner un ḥadīth faible sans préciser sa faiblesse ?, un autre chapitre de l’Alfiyya d’al-ʿIrāqī commenté par as-Sakhāwī.