As-salāmu ʿalaykum, un ami chrétien se marie bientôt à l’église et tient à ma présence. Je lui ai expliqué qu’un musulman n’assiste pas à cette cérémonie, mais il me répond qu’on me demande seulement de m’asseoir. Il ajoute que la réception dans la salle fait partie du même mariage, et on y servira de l’alcool. Puis-je au moins aller à la salle en restant à l’écart ? Je voudrais lui donner une réponse claire et qu’il respecte nos convictions.
Wa ʿalaykum as-salām wa raḥmatuLlāhi wa barakātuh.
Résumé de la réponse
La cérémonie à l’église est un acte de culte chrétien. Le musulman n’y assiste pas, même assis sans rien dire, car être présent à une célébration religieuse revient à en être témoin, et le Coran loue ceux qui n’assistent pas au faux. Quant à la réception, l’école mālikite ne permet pas de se rendre à un repas où l’on sait trouver un blâmable comme l’alcool servi aux tables, et se tenir dans un coin de la même salle n’y change rien. Votre ami a donc raison de dire que les deux sont liés, et c’est pourquoi vous vous abstenez des deux. L’amitié reste entière. Vous pouvez le féliciter, lui offrir un cadeau, le recevoir chez vous ou passer le voir à un moment où rien d’interdit n’est servi.
Détail de la réponse
La cérémonie religieuse
Le mariage à l’église est une célébration de la religion chrétienne, avec ses prières, ses lectures et sa bénédiction. Les fidèles s’y réunissent pour un acte de culte. Allah décrit les serviteurs du Tout Miséricordieux en disant :
وَالَّذِينَ لَا يَشْهَدُونَ الزُّورَ وَإِذَا مَرُّوا بِاللَّغْوِ مَرُّوا كِرَامًا
« Et ceux qui n’assistent pas au faux, et qui, lorsqu’ils passent près de futilités, s’en écartent noblement. » (al-Furqān, 25:72)
L’exégète mālikite Abū ʿAbdiLlāh al-Qurṭubī (m. 671 H) explique le mot « assister » ainsi :
أَيْ لَا يَحْضُرُونَ الْكَذِبَ وَالْبَاطِلَ وَلَا يُشَاهِدُونَهُ … وَفِي رِوَايَةٍ عَنِ ابْنِ عَبَّاسٍ أَنَّهُ أَعْيَادُ الْمُشْرِكِينَ
« C’est-à-dire qu’ils ne se rendent pas là où l’on dit le mensonge et le faux, et n’y sont pas spectateurs […] Selon une version rapportée d’Ibn ʿAbbās, il s’agit des fêtes des polythéistes. » (al-Jāmiʿ li-aḥkām al-Qurʾān, 13/79)
Le verset vise donc la simple présence. Celui qui s’assoit dans l’assemblée pendant le culte d’une autre religion en est témoin, même sans prononcer un mot.
Les premiers mālikites ont appliqué cette règle aux rassemblements religieux des chrétiens. Ibn al-Ḥājj (m. 737 H) rapporte dans al-Madkhal :
وَمِنْ مُخْتَصَرِ الْوَاضِحَةِ سُئِلَ ابْنُ الْقَاسِمِ عَنْ الرُّكُوبِ فِي السُّفُنِ الَّتِي يَرْكَبُ فِيهَا النَّصَارَى لِأَعْيَادِهِمْ فَكَرِهَ ذَلِكَ مَخَافَةَ نُزُولِ السُّخْطِ عَلَيْهِمْ لِكُفْرِهِمْ الَّذِي اجْتَمَعُوا لَهُ
« On interrogea Ibn al-Qāsim sur le fait de monter dans les bateaux que prennent les chrétiens pour se rendre à leurs fêtes. Il le réprouva, de crainte que la colère divine ne descende sur eux à cause de la mécréance pour laquelle ils se sont réunis. » (al-Madkhal, 2/47, d’après le Mukhtaṣar al-Wāḍiḥa)
Ibn al-Qāsim, l’élève de Mālik, réprouvait le simple trajet partagé vers le lieu du culte. S’asseoir dans l’église pendant la célébration elle-même est donc plus grave.
Cette règle remonte à ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb. Mālik rapporte d’après Nāfiʿ que ʿUmar réprouvait d’entrer dans les églises et d’y prier (al-Mudawwana, 1/182). Al-Bayhaqī rapporte de lui une parole plus précise :
لَا تَعَلَّمُوا رَطَانَةَ الْأَعَاجِمِ وَلَا تَدْخُلُوا عَلَى الْمُشْرِكِينَ فِي كَنَائِسِهِمْ يَوْمَ عِيدِهِمْ، فَإِنَّ السَّخْطَةَ تَنْزِلُ عَلَيْهِمْ
« N’apprenez pas le jargon des non-Arabes, et n’entrez pas chez les associateurs dans leurs églises le jour de leur fête, car la colère divine descend sur eux. » (al-Bayhaqī, as-Sunan al-kubrā, 9/392)
La Mawsūʿa fiqhiyya de Koweït cite cette parole pour conclure qu’il est réprouvé d’entrer dans leurs églises les jours de leurs fêtes (20/246). Le jour d’un mariage religieux, l’église est réunie pour son culte, comme un jour de fête. Nous retenons donc que la présence à la cérémonie religieuse n’est pas permise.
L’argument « on te demande juste de t’asseoir » ne change pas la règle. Le Coran parle précisément de s’asseoir :
فَلَا تَقْعُدُوا مَعَهُمْ حَتَّى يَخُوضُوا فِي حَدِيثٍ غَيْرِهِ إِنَّكُمْ إِذًا مِثْلُهُمْ
« Ne vous asseyez pas avec eux jusqu’à ce qu’ils entament une autre conversation, sinon vous serez comme eux. » (an-Nisāʾ, 4:140)
Le jugement porte sur la présence dans l’assemblée, et l’école n’y distingue pas celui qui participe de celui qui regarde. Pour les obsèques d’un proche non musulman, nous avons dit qu’on peut être présent auprès de la famille en se tenant à l’écart des prières et des rites d’une autre religion (voir #106). Pour un mariage à l’église, la cérémonie tout entière est ce rite.
La réception où l’on sert de l’alcool
La salle est un repas de fête, et la règle de l’école sur les invitations s’y applique. Jābir ibn ʿAbdiLlāh rapporte que le Messager d’Allah ﷺ a dit :
« مَنْ كَانَ يُؤْمِنُ بِاللَّهِ وَالْيَوْمِ الْآخِرِ فَلَا يَجْلِسْ عَلَى مَائِدَةٍ يُدَارُ عَلَيْهَا الْخَمْرُ »
« Que celui qui croit en Allah et au Jour dernier ne s’asseye pas à une table où l’on fait circuler le vin. » (al-Ḥākim, al-Mustadrak, 4/320, qui le juge authentique selon les conditions de Muslim, avec l’accord d’adh-Dhahabī ; at-Tirmidhī, n° 2801, le juge ḥasan gharīb)
Khalīl ibn Isḥāq (m. 776 H) n’impose de répondre à une invitation de mariage que s’il n’y a pas sur place de blâmable (munkar). Al-Ḥaṭṭāb (m. 954 H) rapporte sur ce passage les paroles d’Abū l-ʿAbbās al-Qurṭubī (m. 656 H) :
وَقَالَ الْقُرْطُبِيُّ فِي شَرْحِ مُسْلِمٍ: وَهَذَا كُلُّهُ مَا لَمْ يَكُنْ فِي الطَّعَامِ شُبْهَةٌ أَوْ تَلْحَقُ فِيهِ مِنَّةٌ أَوْ رُؤْيَةُ مُنْكَرٍ فَلَا يَجُوزُ الْحُضُورُ وَلَا الْأَكْلُ وَلَا يُخْتَلَفُ فِيهِ
« Tout cela vaut tant qu’il n’y a pas dans le repas une nourriture douteuse, une faveur humiliante ou un blâmable à voir. Dans ce cas, il n’est permis ni de s’y rendre ni d’y manger, et cela ne fait pas de divergence. » (Mawāhib al-jalīl, 4/4)
La Mawsūʿa fiqhiyya de Koweït résume la position de la majorité des juristes, mālikites compris :
ذَهَبَ جُمْهُورُ الْفُقَهَاءِ إِلَى أَنَّهُ لَا يَجُوزُ الدُّخُولُ بِقَصْدِ الْمُكْثِ وَالْجُلُوسِ إِلَى مَحَلٍّ فِيهِ مُنْكَرٌ
« La majorité des juristes tiennent qu’il n’est pas permis d’entrer, pour y rester et s’y asseoir, dans un lieu où se trouve un blâmable. » (al-Mawsūʿa al-fiqhiyya, 20/245)
Cette règle vaut pour l’invitation d’un musulman, qu’on est pourtant tenu d’honorer. Elle vaut à plus forte raison pour une fête dont on sait d’avance que l’alcool y circulera. Se mettre à l’écart dans la même salle ne suffit pas, car on reste dans l’assemblée où le blâmable se commet sous les yeux de tous. La situation diffère de celle du voyageur en avion, qui ne choisit ni sa place ni son voisin et ne peut pas quitter l’appareil (voir #233). Ici, vous choisissez de vous y rendre.
La même retenue vaut pour les autres blâmables qu’on trouve souvent dans ces soirées, comme la danse mixte ou les tenues que la pudeur réprouve.
Ce que vous pouvez faire pour votre ami
L’abstention ne rompt pas l’amitié. Allah dit :
لَا يَنْهَاكُمُ اللَّهُ عَنِ الَّذِينَ لَمْ يُقَاتِلُوكُمْ فِي الدِّينِ وَلَمْ يُخْرِجُوكُمْ مِنْ دِيَارِكُمْ أَنْ تَبَرُّوهُمْ وَتُقْسِطُوا إِلَيْهِمْ إِنَّ اللَّهَ يُحِبُّ الْمُقْسِطِينَ
« Allah ne vous défend pas d’être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion et ne vous ont pas chassés de vos demeures. Allah aime les équitables. » (al-Mumtaḥana, 60:8)
Le mariage est une joie de ce monde, et vous pouvez y prendre part de bien des manières licites. Félicitez-le de vive voix, offrez-lui un cadeau de mariage, invitez le couple à un repas chez vous, ou passez les voir avant ou après la fête. Si une partie de la journée se tient sans alcool, comme une séance de photos ou un moment en famille, vous pouvez y être et vous retirer quand l’alcool est servi.
Comment l’expliquer à votre ami
Un croyant sincère, de quelque religion qu’il soit, comprend qu’on ne prenne pas part au culte d’une autre religion. Votre ami ne vous demanderait pas de prier avec lui, et vous ne lui demanderiez pas de se joindre à votre prière. La sourate al-Kāfirūn conclut :
لَكُمْ دِينُكُمْ وَلِيَ دِينِ
« À vous votre religion, et à moi ma religion. » (al-Kāfirūn, 109:6)
Vous pouvez lui dire par exemple : « Ton mariage me fait vraiment plaisir et je tiens à te le montrer. Ma religion me demande de ne pas assister au culte d’une autre religion et de ne pas être là où l’on sert de l’alcool. Mon affection pour toi reste entière. Laisse-moi plutôt fêter ça avec vous autrement, je vous invite à dîner. » Dit avec chaleur, et suivi d’un geste concret, ce refus est en général bien reçu, et il montre la constance que votre ami respecte au fond chez un homme de foi.
En pratique
- N’assistez pas à la cérémonie à l’église, même assis et silencieux.
- N’allez pas à la réception si l’alcool y est servi, même pour vous tenir à l’écart.
- Prévenez votre ami tôt et avec douceur, pour qu’il ne compte pas sur votre présence le jour même.
- Montrez votre joie autrement, par des félicitations, un cadeau, une invitation à un repas ou une visite à un moment sans interdit.
- Si une partie de la journée se passe sans alcool ni autre blâmable, vous pouvez y être, et vous partez dès que l’alcool apparaît.
Allah sait mieux.