Question n° 106 · Décès et funérailles

Peut-on faire des invocations pour un non-musulman décédé ?

Réponse selon l'école mālikite · Lecture : 4 min

As-salāmu ʿalaykum, je suis converti et mon père, qui n’était pas musulman, vient de mourir. J’ai beaucoup de peine. Est-ce que je peux faire des duʿāʾ pour lui ? Et que dire à ma mère et à mes frères, qui ne sont pas musulmans ?

Wa ʿalaykum as-salām wa raḥmatuLlāhi wa barakātuh.

Résumé de la réponse

Qu’Allah vous accorde la patience et vous récompense pour cette épreuve. Demander pardon (istighfār) et miséricorde (raḥma) pour une personne morte sans être musulmane n’est pas permis. Le Coran l’interdit expressément, même pour un proche parent. En revanche, votre peine est légitime, et vous êtes récompensé pour votre patience. L’école mālikite permet aussi que l’on vous présente des condoléances pour la mort de votre père.

Vous pouvez aussi consoler votre mère et vos frères non musulmans avec des paroles bienveillantes. Ils sont vivants, et vous pouvez demander pour eux la patience, le réconfort et la guidée. Vous pouvez assister aux obsèques par respect, sans participer à un rite religieux. Vous continuez d’honorer la mémoire de votre père par le bon comportement envers sa famille.

Détail de la réponse

L’interdiction de demander pardon pour un non-musulman décédé

Allah dit :

مَا كَانَ لِلنَّبِيِّ وَٱلَّذِينَ ءَامَنُوٓاْ أَن يَسۡتَغۡفِرُواْ لِلۡمُشۡرِكِينَ وَلَوۡ كَانُوٓاْ أُوْلِي قُرۡبَىٰ مِنۢ بَعۡدِ مَا تَبَيَّنَ لَهُمۡ أَنَّهُمۡ أَصۡحَٰبُ ٱلۡجَحِيمِ

« Il n’appartient pas au Prophète et aux croyants d’implorer le pardon en faveur des associateurs, fussent-ils des parents, après qu’il leur est apparu clairement que ce sont les gens de l’Enfer. » (at-Tawba, 9:113)

Al-Qurṭubī (m. 671 H), exégète mālikite de Cordoue, en tire la règle et précise sa limite :

وَقَدْ قَالَ كَثِيرٌ مِنَ الْعُلَمَاءِ: لَا بَأْسَ أَنْ يَدْعُوَ الرَّجُلُ لِأَبَوَيْهِ الْكَافِرَيْنِ وَيَسْتَغْفِرَ لَهُمَا مَا دَامَا حَيَّيْنِ. فَأَمَّا مَنْ مَاتَ فَقَدِ انْقَطَعَ عَنْهُ الرَّجَاءُ فَلَا يُدْعَى لَهُ. قَالَ ابْنُ عَبَّاسٍ: كَانُوا يَسْتَغْفِرُونَ لِمَوْتَاهُمْ فَنَزَلَتْ فَأَمْسَكُوا عَنِ الِاسْتِغْفَارِ وَلَمْ يَنْهَهُمْ أَنْ يَسْتَغْفِرُوا لِلْأَحْيَاءِ حَتَّى يَمُوتُوا

« Beaucoup de savants ont dit : il n’y a pas de mal à ce qu’un homme invoque pour ses parents non croyants et demande pardon pour eux tant qu’ils sont vivants. Quant à celui qui est mort, l’espoir le concernant a cessé, et l’on n’invoque pas pour lui. Ibn ʿAbbās a dit : ils demandaient pardon pour leurs morts ; le verset fut révélé et ils cessèrent, et il ne leur fut pas interdit de demander pardon pour les vivants jusqu’à leur mort. » (al-Jāmiʿ li-aḥkām al-Qurʾān, 8/274)

Du vivant de la personne, on invoque pour qu’Allah la guide et lui pardonne en la guidant. Après sa mort, on s’abstient de demander pour elle le pardon et la miséricorde.

Cette règle porte sur l’invocation et sur ce qui apparaît de la personne. Le sort de chaque être humain dans l’au-delà appartient à Allah, qui connaît ce que nous ignorons de sa vie et de ce qui lui est parvenu du message.

Le musulman peut recevoir des condoléances pour son père non musulman

On a demandé à Mālik s’il fallait présenter des condoléances à un musulman dont le père est mort sans être musulman. Il répondit : « لَا يُعْجِبُنِي », « cela ne me plaît pas ». Ibn Rushd le grand-père (m. 520 H), cadi de Cordoue, a examiné cette réponse dans son commentaire de la ʿUtbiyya et a retenu l’avis inverse. Al-Ḥaṭṭāb (m. 954 H) le rapporte dans Mawāhib al-jalīl :

مَا ذَهَبَ إلَيْهِ مَالِكٌ ﵀ فِي هَذِهِ الرِّوَايَةِ مِنْ أَنَّ الْمُسْلِمَ لَا يُعَزَّى بِأَبِيهِ الْكَافِرِ لَيْسَ بَيِّنًا؛ لِأَنَّ التَّعْزِيَةَ تَجْمَعُ ثَلَاثَةَ أَشْيَاءَ… وَالْكَافِرُ يُمْنَعُ فِي حَقِّهِ الشَّيْءُ الْأَخِيرُ… وَلَيْسَ مَنْعُ الدُّعَاءِ لِلْمَيِّتِ الْكَافِرِ وَالتَّرَحُّمِ عَلَيْهِ وَالِاسْتِغْفَارِ لَهُ بِاَلَّذِي يَمْنَعُ مِنْ تَعْزِيَةِ ابْنِهِ الْمُسْلِمِ بِمُصَابِهِ بِهِ؛ إذْ لَا مُصِيبَةَ عَلَى الرَّجُلِ أَعْظَمُ مِنْ أَنْ يَمُوتَ أَبُوهُ الَّذِي كَانَ يَحِنُّ عَلَيْهِ وَيَنْفَعُهُ فِي دُنْيَاهُ كَافِرًا فَلَا يَجْتَمِعُ بِهِ فِي أُخْرَاهُ

« L’avis de Mālik dans cette transmission, selon lequel le musulman ne reçoit pas de condoléances pour son père non croyant, n’est pas évident. Les condoléances réunissent trois choses [consoler, invoquer la récompense pour l’éprouvé, invoquer pour le défunt]… et, pour le non-croyant, seule la dernière est exclue… L’interdiction d’invoquer pour le défunt non croyant, de demander pour lui miséricorde et pardon, n’empêche pas de consoler son fils musulman de cette perte : il n’est pas de plus grande épreuve pour un homme que de voir mourir hors de l’islam son père, qui le chérissait et lui était utile en ce monde, sans espoir de le retrouver dans l’autre. » (Mawāhib al-jalīl, 2/231)

Ibn Rushd ajoute que le musulman est récompensé pour sa patience dans cette épreuve, et cite le ḥadīth : « le musulman ne cesse d’être éprouvé dans sa famille, ses enfants et ses proches jusqu’à rencontrer Allah sans péché ». Vous pouvez donc pleurer votre père, et votre patience vous est comptée.

Consoler la famille non musulmane

Al-Ḥaṭṭāb rapporte aussi un passage du livre d’Ibn Saḥnūn. Quand un non-musulman qui vit parmi les musulmans perd l’un de ses proches, on lui présente des condoléances. Al-Ḥaṭṭāb en donne une formule (Mawāhib al-jalīl, 2/231). On y dit des paroles de réconfort et l’on invoque pour la personne vivante, sans demander pardon pour le défunt.

Note. Ash-Shāfiʿī permet aussi les condoléances au musulman pour son proche non musulman, selon le même texte d’al-Ḥaṭṭāb.

En pratique

  1. Pour votre père : ne dites pas « qu’Allah lui pardonne » ni « qu’Allah lui fasse miséricorde ». Vous pouvez parler de lui avec affection, rappeler ses qualités et le bien qu’il vous a fait.
  2. Pour vous : dites « Inna liLlāhi wa innā ilayhi rājiʿūn » et l’invocation d’Umm Salama (voir la question #103). Votre patience est récompensée.
  3. À votre mère et à vos frères, vous pouvez dire par exemple : « Je partage votre peine. Qu’Allah vous donne la patience et vous réconforte. » Invoquez pour eux, vivants, qu’Allah les guide.
  4. Les obsèques : vous pouvez y assister par respect et par bonté filiale, en vous tenant à l’écart des prières et rites d’une autre religion.
  5. Honorez votre père par le bon comportement envers sa famille et ses proches, et par la fidélité à votre mère.
  6. À un collègue non musulman en deuil : « Toutes mes condoléances, je pense à vous et à votre famille » est une parole juste et bienveillante.

Allah sait mieux.

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