Qu’est-ce qui fait l’éloquence du Prophète ﷺ ? Un langage très pur, des paroles concises qui renferment des sens immenses (jawāmiʿ al-kalim), des expressions nouvelles, des mots rares et un art de bien ordonner le discours. Voici l’exposé d’al-Khaṭṭābī, avec les ḥadīths en arabe.
« Lorsque Allah, exalté et glorifié soit-Il, assigna à Son Messager la mission de transmettre Sa révélation et le plaça dans la position d’exposer Sa religion, Il lui choisit parmi les langues celle qui était la plus pure et la plus éloquente, et parmi les discours celui qui était le plus clair et le plus explicite. Ainsi, il s’acquitta à travers cela du rôle de transmettre le message dans la forme la plus complète du langage, et formula ses paroles avec la plus grande clarté et précision.
Puis Allah l’a soutenu par le don des jawāmiʿ al-kalim, ces paroles concises qui renferment des sens immenses, qu’Il fit être un signe de sa prophétie et une marque de sa mission. Dans peu de mots, il renfermait beaucoup de science, de sorte que ses auditeurs pouvaient aisément retenir ses paroles et les transmettre sans difficulté.
Quiconque étudie ces paroles concises constatera leur perfection expressive. J’en ai décrit plusieurs types, et je t’en ai rapporté quelques exemples qui suffisent à indiquer la richesse de leurs semblables :
Des paroles concises sur les jugements et les règles
Ainsi, parmi ses paroles portant sur les jugements et les règles :
«المُؤْمِنُونَ تَكَافَأُ دِمَاؤُهُمْ، وَيَسْعَى بِذِمَّتِهِمْ أَدْنَاهُمْ، وَهُمْ يَدٌ عَلَى مَنْ سِوَاهُمْ»
« Le sang des croyants est équivalent entre eux ; le plus humble d’entre eux peut accorder la protection à tous, et ils sont unis contre ceux qui leur sont extérieurs. »
Et sa parole ﷺ :
«المَنِيحَةُ مَرْدُودَةٌ، وَالعَارِيَةُ مُؤَدَّاةٌ، وَالدَّيْنُ مَقْضِيٌّ، وَالزَّعِيمُ غَارِمٌ»
« Le prêt doit être rendu, l’objet emprunté restitué, la dette remboursée, et le garant est responsable. »
Ces deux hadiths, malgré la brièveté de leurs mots, englobent la plupart des jugements concernant les personnes et les biens.
La certitude et la santé
Un autre exemple est sa parole ﷺ :
«سَلُوا اللَّهَ اليَقِينَ وَالعَافِيَةَ»
« Demandez à Allah la certitude et la santé. »
Si tu médites cette recommandation concise, tu verras qu’elle réunit le bien de ce monde et de l’au-delà. En effet, le fondement des affaires de l’au-delà est la certitude (yaqīn), et le fondement des affaires de ce monde est la santé (ʿāfiyah). Toute adoration sans certitude est vaine, et toute faveur sans santé est trouble. Ainsi, malgré sa brièveté, cette parole renferme d’un côté les principes essentiels de la religion, et de l’autre les intérêts généraux de la vie d’ici-bas.
Des expressions nouvelles
Parmi les marques de son éloquence et de la beauté de son expression, il a utilisé des expressions nouvelles que les Arabes n’avaient jamais employées avant lui, et qu’on ne trouve pas dans leurs anciens discours. Comme sa parole : « Il est mort de sa mort naturelle » (māta ḥatfa anfihi, مَاتَ حَتْفَ أَنْفِهِ), ou encore : « La bataille s’est enflammée » (ḥamiya al-waṭīs, حَمِيَ الوَطِيسُ), et sa parole à propos du musulman et du mécréant : « Que leurs feux ne se côtoient pas » (lā tarāʾā nārāhumā, لَا تَرَاءَى نَارَاهُمَا).
Ces expressions, et d’autres du même genre, sont devenues proverbiales, au point d’être citées comme des exemples. Relève aussi de ce registre le fait qu’il ait institué des termes purement religieux, des appellations légales nouvelles, dont la mention relève d’un autre chapitre.
Des mots rares
De son éloquence et de l’étendue de son expression découle aussi le fait que l’on trouve parfois dans ses paroles des mots rares, peu usités, que même son peuple et ses compagnons, qui étaient arabes d’origine, ignoraient, bien qu’ils partageassent avec lui la même langue et le même environnement. Ainsi, on rapporte qu’un homme dit :
«يا رَسُولَ اللَّهِ، مَن أَهْلُ النَّارِ؟»
« Ô Messager d’Allah, qui sont les gens du Feu ? »
Il répondit ﷺ :
«كُلُّ قَعْبَرِيٍّ»
« Tout qaʿbarī (homme dur et brutal). »
L’homme demanda :
«وَمَا القَعْبَرِيُّ؟»
« Et qu’est-ce qu’un qaʿbarī ? »
Le Prophète ﷺ répondit :
«الشَّدِيدُ عَلَى أَهْلِهِ، الشَّدِيدُ عَلَى عَشِيرَتِهِ، الشَّدِيدُ عَلَى صَاحِبِهِ»
« Celui qui est dur avec sa famille, dur avec sa tribu et dur avec ses compagnons. »
Et dans un autre hadith que rapporte Abū Hurayra :
«أَلَا أُنَبِّئُكُمْ بِأَهْلِ النَّارِ؟»
« Voulez-vous que je vous informe des gens du Feu ? »
Ils dirent :
«بَلَى يَا رَسُولَ اللَّهِ»
« Oui, ô Messager d’Allah. »
Il dit ﷺ :
«كُلُّ جَظٍّ جَعَظٍّ»
« Tout jadh jaʿdh. »
On demanda :
«وَمَا الجَظُّ؟»
« Qu’est-ce que al-jadh ? »
Il répondit :
«الضَّخْمُ»
« L’homme corpulent et imposant. »
On demanda :
«وَمَا الجَعَظُّ؟»
« Et qu’est-ce que al-jaʿdh ? »
Il répondit :
«العَظِيمُ فِي نَفْسِهِ»
« Celui qui est imbu de lui-même. »
L’art de donner à chaque propos sa place
De la perfection de son expression ressort aussi son art de structurer le discours et de donner à chaque propos la place qui lui revient. Ainsi, un bédouin vint au Prophète ﷺ et dit :
«عَلِّمْنِي عَمَلًا يُدْخِلُنِي الجَنَّةَ»
« Enseigne-moi une œuvre qui me fera entrer au Paradis. »
Le Prophète ﷺ répondit :
«أَعْتِقِ النَّسَمَةَ وَفُكَّ الرَّقَبَةَ»
« Affranchis une âme et libère un captif. »
L’homme dit :
«أَوَلَيْسَا وَاحِدًا؟»
« N’est-ce pas la même chose ? »
Le Prophète ﷺ dit :
«لَا، عِتْقُ النَّسَمَةِ أَنْ تُفْرِدَ بِعِتْقِهَا، وَفَكُّ الرَّقَبَةِ أَنْ تُعِينَ فِي ثَمَنِهَا»
« Non. Affranchir une âme, c’est la libérer toi-même ; libérer un captif, c’est participer à son prix. »
Autre exemple :
«نَضَّرَ اللَّهُ عَبْدًا سَمِعَ مَقَالَتِي فَوَعَاهَا فَحَفِظَهَا ثُمَّ أَدَّاهَا»
« Qu’Allah illumine le visage de celui qui entend ma parole, la comprend, la retient et la transmet. »
Observe ici la justesse de l’ordre : il a d’abord mentionné la mémorisation, c’est-à-dire le fait de recueillir et de conserver la parole dans sa poitrine ; puis la compréhension, c’est-à-dire la méditation et la vigilance dans sa préservation ; et enfin la transmission, par laquelle il s’acquitte du dépôt.
Ce chapitre serait long si l’on voulait le détailler, mais le but ici est de rappeler, non d’énumérer. »
Al-Khaṭṭābī, Abū Sulaymān Aḥmad ibn Muḥammad ibn Ibrāhīm al-Bustī, Gharīb al-ḥadīth, vol. 1, p. 65.
Repères
Ce passage se trouve au début du Gharīb al-ḥadīth d’al-Khaṭṭābī, dans le chapitre sur l’éloquence du Messager d’Allah ﷺ (pagination de la Shamela : t. 1, p. 64 à 68). Al-Khaṭṭābī y donne la chaîne de transmission des ḥadīths du qaʿbarī, du jadhdh jaʿdh, du bédouin et de « naḍḍara Allāhu ʿabdan ». On retrouve par ailleurs « salū Allāha l-yaqīna wa-l-ʿāfiya » dans Shuʿab al-īmān d’al-Bayhaqī (t. 3, p. 40, éd. ar-Rushd), et le dialogue sur « aʿtiq an-nasama wa fukka r-raqaba » dans as-Sunan al-kubrā d’al-Bayhaqī (t. 10, p. 461, éd. ʿIlmiyya).
Pour aller plus loin
- Les cours de langue arabe et de balagha de l’institut, sur l’éloquence arabe.
- Apprendre l’arabe pour comprendre le Coran.
- Les cours de hadith de l’institut.
- La science du hadith.
- Les cours de Sīra de l’institut.
- Pourquoi le Qurʾān a-t-il été révélé en langue arabe ?
Questions fréquentes
Que sont les jawāmiʿ al-kalim ?
Ce sont des paroles concises qui renferment des sens immenses : dans peu de mots, le Prophète ﷺ renfermait beaucoup de science, de sorte que ses auditeurs pouvaient aisément les retenir et les transmettre.
Qu’est-ce qu’un qaʿbarī ?
Selon le ḥadīth cité, c’est celui qui est dur avec sa famille, dur avec sa tribu et dur avec ses compagnons.
Pourquoi le Prophète ﷺ distingue-t-il « affranchir une âme » et « libérer un captif » ?
Affranchir une âme, c’est la libérer soi-même ; libérer un captif, c’est participer à son prix. L’exemple montre sa précision à donner à chaque propos sa place.