Qu’est-ce que l’amour, et la religion le blâme-t-elle ? Dans cet extrait du Collier de la colombe (Ṭawq al-ḥamāma), au chapitre sur la nature de l’amour, Ibn Ḥazm al-Andalusī (m. 456 H) répond par des exemples tirés de l’histoire de l’Andalousie, puis propose sa propre définition.
Ibn Ḥazm al-Andalūsī dit :
L’amour – qu’Allah t’honore – trouve ses débuts dans la légèreté et sa fin dans le sérieux le plus absolu. Sa nature est si subtile et profonde qu’elle échappe à toute description, et nul ne saurait en saisir l’essence véritable sans en faire l’expérience. Il n’est ni blâmé par la religion ni prohibé par la loi, car les cœurs sont sous l’emprise d’Allah, exalté soit-Il.
Des califes et des savants épris
Bien des califes parmi les bien guidés et des imams parmi les vertueux furent touchés par cette inclination. En notre Andalousie, ʿAbd al-Raḥmān ibn Muʿāwiya s’éprit de Daʿjāʾ, tout comme al-Ḥakam ibn Hishām et ʿAbd al-Raḥmān ibn al-Ḥakam, dont l’attachement passionné à Ṭarūb, mère de son fils ʿAbd Allāh, est aussi éclatant que la lumière du jour. De même, Muḥammad ibn ʿAbd al-Raḥmān, et l’affection qu’il porta à Ghazlān, mère de ses fils ʿUthmān, al-Qāsim et al-Muṭarrif, sont de notoriété publique. Quant à al-Ḥakam al-Mustanṣir, son envoûtement pour Ṣubḥ, mère de Hishām al-Muʾayyad bi-Llāh, fut tel qu’il refusa d’avoir une descendance avec une autre qu’elle – qu’Allah les agrée tous. Et ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d’autres.
N’était-ce le respect qui leur est dû, et la nécessité de ne rapporter de leur vie que ce qui concourt à la sagesse et à la préservation de la foi – car ces récits relèvent de leur intimité, vécue dans le secret de leurs palais et au sein de leurs foyers, et il ne convient guère d’en divulguer les détails – j’aurais pu relater bien des histoires en la matière.
Quant aux dignitaires de leurs cours et aux architectes de leur règne, leur nombre dépasse toute estimation. L’exemple le plus récent nous en fut donné hier, lorsque nous fûmes témoins de l’attachement passionné qu’éprouvait al-Mudhaffar ʿAbd al-Malik ibn Abī ʿĀmir pour Wājid, la fille d’un simple jardinier, au point que son amour pour elle le poussa à l’épouser. Après la chute des ʿĀmirides, elle devint l’épouse du vizir ʿAbd Allāh ibn Maslamah, puis, à la mort de ce dernier, elle fut prise pour épouse par l’un des chefs berbères.
Dans le même ordre d’idées, Abū al-ʿAysh ibn Maymūn al-Qurashī al-Ḥasanī me conta que Nizār ibn Maʿad, souverain d’Égypte, ne posa les yeux sur son fils Manṣūr ibn Nizār – qui lui succéda et prétendit à la divinité – qu’après un long laps de temps après sa naissance, et ce, pour complaire à une concubine qu’il chérissait d’un amour ardent. Et pourtant, ce fils était son unique héritier, le seul à perpétuer son nom et son règne.
Parmi les pieux et les savants des temps anciens, nombreux furent ceux dont les vers ont suffi à immortaliser la mémoire. Il nous est inutile de mentionner davantage que le récit de ʿUbayd Allāh ibn ʿAbdiLlāh ibn ʿUtbah ibn Masʿūd et ses poèmes sur le sujet, lui qui fut l’un des sept éminents jurisconsultes de Médine. Quant à la fatwa d’Ibn ʿAbbās – qu’Allah l’agrée –, elle se suffit à elle-même lorsqu’il dit :
« C’est une victime de l’amour : il n’y a ni prix du sang, ni talion. »
La nature de l’amour
Les avis divergent quant à la nature même de l’amour, et les discours à son sujet se sont déployés en longueur. Chacun a voulu en percer le secret, mais pour ma part, je penche vers l’idée qu’il est un lien subtil reliant les fragments d’âmes qui, dans cette création, furent séparées dès leur origine noble et première. Non point, cependant, selon l’interprétation rapportée par Muḥammad ibn Dāwūd – qu’Allah lui fasse miséricorde – citant certains philosophes qui prétendaient que « les âmes sont des sphères divisées ». Mais plutôt selon un principe d’affinité profonde entre leurs forces dans le monde céleste, et de proximité dans la disposition même de leur composition originelle.
Nous savons que le secret de l’union et de la séparation dans l’univers repose sur l’interconnexion et la disjonction. Toute chose tend naturellement vers son semblable, chaque forme appelle sa forme, et chaque élément trouve son repos auprès de ce qui lui est similaire. L’harmonie exerce une influence tangible et perceptible, tandis que l’opposition engendre un rejet manifeste. Ce principe se vérifie dans tout ce qui nous entoure : les contraires s’éloignent, tandis que les éléments de même nature s’attirent et se complètent. Dès lors, que dire des âmes ? Elles appartiennent à un monde éthéré, léger et pur, à une essence noble et équilibrée, dont la nature même est prédisposée à l’accord, à l’inclination, à l’aspiration et à la passion.
Tout cela est inscrit dans l’ordre naturel des choses et se manifeste spontanément dans les comportements humains, au point qu’il en résulte une quiétude et une familiarité profondes. Et Allah, exalté soit-Il, dit :
« C’est Lui qui vous a créés d’une seule âme, et Il a tiré d’elle son épouse afin qu’il trouve auprès d’elle la sérénité. »
Al-Aʿrāf, 189
﴿هُوَ الَّذِي خَلَقَكُمْ مِنْ نَفْسٍ وَاحِدَةٍ وَجَعَلَ مِنْهَا زَوْجَهَا لِيَسْكُنَ إِلَيْهَا﴾
Ainsi, Il fit que la cause de cette quiétude réside dans le fait que l’épouse est tirée de lui. Si l’amour ne naissait que de la beauté physique, alors l’être moins séduisant ne devrait jamais être préféré. Or, combien de fois voyons-nous quelqu’un s’attacher à un être plus modeste en apparence, tout en étant pleinement conscient qu’un autre, plus accompli en beauté, existe, sans toutefois pouvoir détourner son cœur du premier !
Si l’amour n’était qu’une affaire de compatibilité des caractères, nul ne s’attacherait à celui qui ne le soutient ni ne partage ses inclinations. Il apparaît donc avec évidence que l’amour est une inclination qui réside dans l’essence même de l’âme, échappant aux seules raisons du corps ou de l’esprit.
Questions fréquentes
L’amour est-il blâmé par la religion ?
Pour Ibn Ḥazm, il n’est ni blâmé par la religion ni prohibé par la loi, car les cœurs sont sous l’emprise d’Allah. Il en donne pour exemples des califes, des imams et des savants, dont ʿUbayd Allāh ibn ʿAbd Allāh ibn ʿUtba, l’un des sept juristes de Médine.
Quelle est la nature de l’amour selon Ibn Ḥazm ?
Un lien entre des âmes qui ont une affinité profonde dans leur composition originelle. Ce n’est ni la seule beauté physique ni la seule compatibilité des caractères, mais une inclination qui réside dans l’essence même de l’âme.
Pour aller plus loin
- Les cours d’histoire de l’islam de l’institut, pour connaître les dynasties d’Andalousie que cite Ibn Ḥazm ;
- Pourquoi étudier l’histoire de l’islam, sur le blog de l’institut ;
- ʿUnwān al-ḥikam, le poème de sagesses d’Abū l-Fatḥ al-Bustī, autre classique de l’adab arabe traduit en français ;
- Rencontrer sa prétendante, pour les règles qui encadrent la rencontre avant le mariage ;
- Parler à une fille ou à un garçon avant le mariage, la question posée par les lecteurs ;
- Les cinq règles de bienséance pour accepter une invitation selon al-Ghazālī, un autre texte d’adab traduit.