Question n° 110 · Finances et commerce

Quel est le jugement des cryptomonnaies (Bitcoin…) ?

Réponse selon l'école mālikite · Lecture : 9 min

As-salāmu ʿalaykum, j’ai acheté un peu de Bitcoin et d’Ethereum sur une application, et elle me propose de les « staker » pour toucher 5 % par an. Un frère m’a dit que la crypto est haram parce qu’aucun État ne la garantit. Qu’en est-il ?

Wa ʿalaykum as-salām wa raḥmatuLlāhi wa barakātuh.

Résumé de la réponse

Le jugement dépend de ce que vous achetez et de la manière dont vous l’achetez. Mālik a posé que ce que les gens adoptent entre eux comme monnaie en prend les règles, même sans or ni argent. Nous retenons donc qu’une cryptomonnaie établie comme le Bitcoin est un bien licite et une monnaie d’usage, aux conditions du change.

  • Permis : acheter au comptant avec votre propre argent, conserver, revendre, payer avec.
  • Interdit : le levier et les dérivés, le prêt de vos cryptos contre rendement (« earn », « lending », staking confié à une plateforme à taux garanti), les jetons de projets illicites et les jetons sans usage achetés comme on mise au jeu.
  • Zakāt : elle dépend de votre intention. Les cryptos gardées comme réserve ou moyen de paiement sont une monnaie, et l’on en verse 2,5 % chaque année lunaire comme pour l’épargne. Celles qu’on achète pour les revendre à la hausse sont une marchandise. On ne verse rien tant qu’on les garde. Quand on les vend, on verse 2,5 % du prix de vente, pour une seule année.

Les 5 % proposés par votre application relèvent du prêt rémunéré, et nous vous conseillons de les refuser.

Détail de la réponse

Ce qu’est une cryptomonnaie

Une cryptomonnaie est une inscription dans un registre public (la blockchain), copié sur des milliers d’ordinateurs. Aucune banque ni aucun État ne l’émet, et personne ne doit rien à celui qui la détient. Posséder un bitcoin, c’est contrôler par une clé secrète une ligne de ce registre. Sa valeur vient de l’usage et de l’acceptation des gens. Sous ce nom on range des choses différentes.

  • Bitcoin, Ether et réseaux établis : aucune société derrière, usage de paiement et de réserve.
  • Stablecoins (USDT, USDC) : créance sur une société qui promet de rembourser un dollar.
  • Jetons de projets : droit d’usage ou part dans une plateforme. Leur jugement suit celui du projet.
  • Memecoins : jetons sans usage, dont le prix ne vit que de la spéculation.

Une monnaie peut naître de l’usage

Reste à savoir si une chose sans or ni argent ni émetteur peut être une monnaie. Ibn al-Qāsim rapporte dans al-Mudawwana, le grand recueil des réponses de Mālik (m. 179 H) :

قَالَ لِي مَالِكٌ فِي الْفُلُوسِ: لَا خَيْرَ فِيهَا نَظِرَةً بِالذَّهَبِ وَلَا بِالْوَرِقِ، وَلَوْ أَنَّ النَّاسَ أَجَازُوا بَيْنَهُمْ الْجُلُودَ حَتَّى تَكُونَ لَهَا سِكَّةٌ وَعَيْنٌ لَكَرِهْتُهَا أَنْ تُبَاعَ بِالذَّهَبِ وَالْوَرِقِ نَظِرَةً

« Mālik m’a dit au sujet des fulūs (les pièces de cuivre) : il n’y a pas de bien à les échanger à terme contre de l’or ni contre de l’argent. Et si les gens adoptaient entre eux les peaux au point qu’elles aient une frappe et cours de monnaie, je réprouverais qu’on les vende à terme contre l’or et l’argent. » (al-Mudawwana, 3/5)

Mālik envisage des peaux devenues monnaie parce que les gens les acceptent, et leur applique la règle du change.

Une cryptomonnaie établie est aussi un bien (māl). Ash-Shāṭibī (m. 790 H), uṣūlī mālikite de Grenade, le définit dans al-Muwāfaqāt :

وَأَعْنِي بِالْمَالِ مَا يَقَعُ عَلَيْهِ الْمِلْكُ وَيَسْتَبِدُّ بِهِ الْمَالِكُ عَنْ غَيْرِهِ إِذَا أَخَذَهُ مِنْ وَجْهِهِ

« J’entends par bien ce sur quoi porte la propriété et dont le propriétaire dispose à l’exclusion de tout autre, quand il l’a acquis par une voie licite. » (al-Muwāfaqāt, 2/32)

Le bitcoin, dont son détenteur seul dispose, entre dans cette définition.

Note. Mālik dit seulement « je réprouverais ». L’école diverge d’ailleurs sur la question de savoir si le ribā s’applique aux fulūs. Tout dépend de la cause du ribā dans les monnaies, comme l’explique an-Nafrāwī (m. 1126 H) dans al-Fawākih ad-dawānī : « وَقَعَ خِلَافٌ فِي عِلَّةِ الرِّبَا فِي النُّقُودِ، فَقِيلَ غَلَبَةُ الثَّمَنِيَّةِ، وَقِيلَ مُطْلَقُ الثَّمَنِيَّةِ، وَعَلَى الْأَوَّلِ تَخْرُجُ الْفُلُوسُ الْجُدُدُ فَلَا يَدْخُلُهَا الرِّبَا وَيَدْخُلُهَا عَلَى الثَّانِي », « On diverge sur la cause du ribā dans les monnaies : la prédominance de la fonction monétaire, ou la fonction monétaire en elle-même. Selon le premier avis, les fulūs nouvelles n’entrent pas dans le ribā, et selon le second elles y entrent. » (2/74). Nous retenons le second avis. Une monnaie d’usage entre donc dans le ribā, et son échange contre une autre monnaie se fait au comptant.

Les règles qui en découlent

Le change au comptant. Acheter du bitcoin contre des euros, ou une cryptomonnaie contre une autre, se fait de la main à la main, avec la tolérance du délai technique d’inscription (voir l’article #101 sur le trading). N’achetez pas de cryptos en paiement fractionné et ne les vendez pas contre un prix différé.

Le prêt rémunéré. Ibn Abī Zayd al-Qayrawānī (m. 386 H) écrit dans ar-Risāla, une des épîtres de base de l’école :

وَلَا يَجُوزُ سَلَفٌ يَجُرُّ مَنْفَعَةً، وَلَا يَجُوزُ بَيْعٌ وَسَلَفٌ

« Il n’est pas permis de faire un prêt qui rapporte un avantage, ni de joindre une vente et un prêt. » (ar-Risāla, p. 231)

Confier ses cryptos à une plateforme qui vous verse un rendement fixé d’avance (« earn », « lending », « staking ») revient à lui prêter contre intérêt. Le rendement servi sur les stablecoins est de même nature.

La validation et le minage. La récompense que le réseau verse à celui qui valide lui-même les blocs, avec son propre matériel ou ses propres jetons immobilisés, n’est pas un prêt, car personne ne lui doit rien. Elle rémunère un service rendu au réseau selon des règles connues d’avance. Nous la tenons pour permise, comme le minage, à condition que le réseau lui-même soit licite. Le staking « délégué » à une plateforme qui garde vos jetons et vous promet un taux reste un prêt rémunéré.

Les stablecoins. Un stablecoin est une créance sur la société qui l’émet. L’utiliser pour payer ou transférer de l’argent est permis, sans en tirer de rendement. Nous déconseillons d’y garder son épargne, car l’émetteur place les réserves à intérêt et la créance dépend de sa solvabilité.

Les dérivés. L’effet de levier, les contrats à terme dits « perpétuels », les options et les CFD sur cryptos suivent le jugement exposé dans l’article #101. Ils sont interdits.

Le gharar et le pari. Ibn Rushd al-Ḥafīd (m. 595 H), mālikite de Cordoue, précise dans Bidāyat al-mujtahid où se trouve le gharar :

وَالْغَرَرُ يُوجَدُ فِي الْمَبِيعَاتِ مِنْ جِهَةِ الْجَهْلِ عَلَى أَوْجُهٍ: إِمَّا مِنْ جِهَةِ الْجَهْلِ بِتَعْيِينِ الْمَعْقُودِ عَلَيْهِ، أَوْ تَعْيِينِ الْعَقْدِ … وَإِمَّا مِنْ جِهَةِ الْجَهْلِ بِوُجُودِهِ، أَوْ تَعَذُّرِ الْقُدْرَةِ عَلَيْهِ

« Le gharar se trouve dans les ventes par une ignorance de plusieurs sortes : ignorance de l’objet du contrat ou du contrat lui-même… ou ignorance de son existence, ou impossibilité de le livrer. » (Bidāya, 3/166)

Le bitcoin acheté au comptant existe, il est déterminé et livré sur-le-champ. La variation de son prix ne figure pas parmi ces causes, car elle touche toute marchandise. Le gharar est en revanche présent dans la prévente de jetons d’un projet qui n’existe pas encore. Le memecoin acheté sans autre but que d’en revendre un plus grand nombre de fois le prix relève du maysir, défini par Mālik dans l’article #101.

Les projets illicites. Un jeton lié à un casino ou à un prêt à intérêt prend le jugement de son activité.

Les avis contemporains

Dār al-Iftāʾ d’Égypte a jugé l’échange du bitcoin « حرامٌ شرعًا », « illicite », dans sa fatwa n° 4205 du 28 décembre 2017. Elle invoque l’ignorance entourant sa valeur, l’absence d’appui d’un système économique central, l’empiètement sur les prérogatives des gouvernants et les risques élevés. Le Conseil des affaires religieuses de Turquie a jugé le 28 novembre 2017 son achat « non conforme à la religion » pour des raisons voisines. L’Académie internationale du fiqh (OCI) n’a pas tranché dans sa résolution n° 237 (8/24), adoptée à Dubaï en novembre 2019. Elle a recommandé de poursuivre les recherches, en raison des risques importants et de l’instabilité de ces monnaies.

Ces avis signalent des dangers réels, que nous retenons comme motifs de prudence, sans y voir de quoi interdire la chose elle-même. La parole de Mālik sur les peaux fait naître la monnaie de l’usage des gens, sans émetteur et sans garantie du souverain. La fluctuation du prix n’entre pas dans le gharar tel qu’Ibn Rushd le définit. L’usage criminel que certains font d’un bien n’interdit pas ce bien aux autres, sans quoi les billets en espèces seraient interdits.

La zakāt

La zakāt des cryptomonnaies dépend de l’usage que vous en faites, comme celle de tout bien qui n’est ni or ni argent.

Gardées comme monnaie. Si vous détenez des cryptos comme une réserve d’épargne ou pour payer, sans projet de revente, elles tiennent pour vous la place de l’argent liquide. Nous les traitons comme les billets de banque. À la date anniversaire de votre niṣāb, ajoutez leur valeur à vos liquidités et versez 2,5 % du total (article #44).

Achetées pour être revendues. Si vous les avez achetées pour les revendre quand le prix montera, elles sont une marchandise de commerce, et vous êtes ce que l’école appelle le muḥtakir, celui qui attend la hausse. Ibn Abī Zayd écrit dans ar-Risāla :

وَلَا زَكَاةَ فِي العُرُوضِ حَتَّى تَكُونَ لِلتِّجَارَةِ، فَإِذَا بِعْتَهَا بَعْدَ حَوْلٍ فَأَكْثَرَ مِنْ يَوْمِ أَفَدْتَ ثَمَنَهَا أَوْ زَكَّيْتَهُ فَفِي ثَمَنِهَا الزَّكَاةُ لِحَوْلٍ وَاحِدٍ، أَقَامَتْ قَبْلَ البَيْعِ حَوْلًا أَوْ أَكْثَرَ، إِلَّا أَنْ تَكُونَ مُدِيرًا لَا يَسْتَقِرُّ بِيَدِكَ عَيْنٌ وَلَا عَرْضٌ؛ فَإِنَّكَ تُقَوِّمُ عُرُوضَكَ كُلَّ عَامٍ، وَتُزَكِّي ذَلِكَ مَعَ مَا بِيَدِكَ مِنَ العَيْنِ

« Il n’y a pas de zakāt sur les marchandises tant qu’elles ne sont pas destinées au commerce. Si vous les vendez un an ou plus après le jour où vous avez acquis l’argent qui les a payées, ou après l’avoir acquitté de sa zakāt, la zakāt est due sur leur prix pour une seule année, qu’elles soient restées un an ou davantage avant la vente. Sauf si vous êtes un commerçant en roulement continu, entre les mains de qui ni l’argent ni la marchandise ne demeurent ; vous estimez alors vos marchandises chaque année et vous en versez la zakāt avec l’argent que vous avez en main. » (ar-Risāla, p. 171-172)

Celui qui achète et garde en attendant la hausse ne verse donc rien chaque année. À la vente, il verse 2,5 % du prix obtenu, une seule fois. Celui qui achète et vend sans cesse (trading actif) évalue chaque année ses cryptos à leur valeur du jour et en verse 2,5 % avec ses liquidités.

Note. Ad-Dardīr (m. 1201 H) écrit dans ash-Sharḥ al-kabīr : « وَأَشْعَرَ اقْتِصَارُهُ عَلَى الْوَرِقِ وَالذَّهَبِ أَنَّهُ لَا زَكَاةَ فِي الْفُلُوسِ النُّحَاسِ وَهُوَ الْمَذْهَبُ », « Le fait que Khalīl se limite à l’argent et à l’or indique qu’il n’y a pas de zakāt sur les fulūs de cuivre, et c’est la doctrine de l’école. » (1/455). Les fulūs n’avaient de son temps qu’un rôle d’appoint. Les cryptos gardées comme épargne remplissent la fonction de l’argent lui-même, et c’est pourquoi nous les rattachons à la zakāt des billets.

En pratique

  1. Achetez au comptant, avec votre propre argent, des cryptomonnaies établies, et ne les prêtez pas.
  2. Refusez les offres de rendement (« earn », « lending », staking délégué à taux garanti) et fermez les positions à levier ou à terme.
  3. Écartez les memecoins, les préventes de jetons et les projets à l’activité illicite.
  4. Méfiez-vous des promesses de gains garantis et des plateformes inconnues.
  5. Versez la zakāt selon votre intention : chaque année sur la valeur détenue si vous les gardez comme épargne, à la vente pour une seule année si vous attendiez la hausse, chaque année sur la valeur du jour si vous faites du trading actif.
  6. Gains déjà tirés de levier ou de prêt rémunéré : demandez l’avis d’un mufti sur ce qu’il convient d’en faire.

Allah sait mieux.

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