As-salāmu ʿalaykum, dans notre mosquée, après le maghrib, les fidèles lisent ensemble un ḥizb du Qur’ān d’une seule voix, comme on le fait au Maroc, et après certaines prières ils récitent des adhkār en chœur. Un frère m’affirme que c’est une innovation. Quel est le jugement de cette lecture en groupe dans l’école mālikite ?
Wa ʿalaykum as-salām wa raḥmatuLlāhi wa barakātuh.
Résumé de la réponse
La lecture collective du Qur’ān est permise. C’est sur cette autorisation que l’avis de l’école mālikite s’est établi, et c’est le ʿamal, la pratique suivie par les mālikites dans les mosquées du Maghreb, de la Tunisie au Maroc, et autrefois d’al-Andalus, où l’on lit chaque jour le ḥizb rātib après le ṣubḥ et le maghrib. Elle s’appuie sur le ḥadīth de Muslim qui promet la sérénité et la miséricorde à ceux qui se réunissent pour réciter le Livre d’Allah, et sur les fatwas des mālikites tardifs, dont celle d’Ibn Lubb, mufti de Grenade, rapportée par al-Wansharīsī.
L’imam Mālik avait réprouvé la lecture d’une seule voix, parce que les premières générations ne lisaient pas ainsi et par crainte des mélodies, de la rivalité et des voix qui se mêlent. Khalīl a consigné cette réserve. Elle laisse une condition que tous respectent. Une lecture où l’on coupe les mots ou perd des lettres pour suivre le groupe est interdite. Le dhikr en groupe, y compris à l’unisson, suit la même règle. Il est permis, et les assemblées de dhikr sont recommandées. Vous pouvez donc lire le ḥizb avec votre mosquée et faire le dhikr avec elle, en soignant votre lecture.
Détail de la réponse
Le jugement retenu et ses preuves
Abū Hurayra rapporte que le Prophète ﷺ a dit :
وما اجتمع قوم في بيت من بيوت الله، يتلون كتاب الله، ويتدارسونه بينهم، إلا نزلت عليهم السكينة، وغشيتهم الرحمة وحفتهم الملائكة، وذكرهم الله فيمن عنده.
« Des gens ne se réunissent pas dans une maison parmi les maisons d’Allah pour réciter le Livre d’Allah et l’étudier entre eux, sans que la sérénité descende sur eux, que la miséricorde les couvre, que les anges les entourent et qu’Allah les mentionne auprès de ceux qui sont auprès de Lui. » (Muslim, aṣ-Ṣaḥīḥ, n° 2699)
Le ḥadīth loue la réunion pour réciter, sans fixer de manière. Al-Māzarī (m. 536 H), le grand imam de Mahdia en Ifrīqiya, en a tiré la conséquence, que rapporte al-Mawwāq (m. 897 H) dans son commentaire de Khalīl :
الْمَازِرِيُّ: وَظَاهِرُ الْحَدِيثِ يُبِيحُ الِاجْتِمَاعَ لِقِرَاءَةِ الْقُرْآنِ فِي الْمَسَاجِدِ، وَإِنْ كَانَ مَالِكٌ قَدْ قَالَ بِالْكَرَاهَةِ لِنَحْوِ مَا اقْتَضَى هَذَا الظَّاهِرُ جَوَازَهُ.
« Al-Māzarī : Le sens apparent du ḥadīth permet de se réunir pour lire le Qur’ān dans les mosquées, même si Mālik a réprouvé un cas proche de ce que ce sens apparent permet. » (at-Tāj wa-l-iklīl, 2/365)
Abū Saʿīd Ibn Lubb (m. 782 H), mufti de Grenade et maître d’ash-Shāṭibī, fut interrogé sur le ḥizb lu en commun. Al-Wansharīsī (m. 914 H) a recueilli sa réponse dans al-Miʿyār, et le ministère marocain des Habous la reproduit :
وسئل عن قراءة الحزب في الجماعة على العادة، هل فيه أجر مع ما نقل فيه ابن رشد من الكراهة؟ فأجاب: أما قراءة الحزب في الجماعة على العادة فلم يكرهه أحد، إلا مالكا، على عادته في إيثار الاتباع، وجمهور العلماء على جوازه واستحبابه، وقد تمسكوا في ذلك بالحديث الصحيح
« On l’interrogea sur la lecture du ḥizb en commun, selon l’usage : y a-t-il une récompense, malgré la réprobation qu’en a rapportée Ibn Rushd ? Il répondit : Personne n’a réprouvé la lecture du ḥizb en commun selon l’usage, sauf Mālik, fidèle à son habitude de préférer s’en tenir à ce qui a été transmis. La majorité des savants la juge permise et recommandée, et ils se fondent sur le ḥadīth authentique. » (al-Wansharīsī, al-Miʿyār, 1/155-156)
Après avoir cité le ḥadīth de Muslim, il ajoute :
ثم إن العمل بذلك قد تضافر عليه أهل هذه الأمصار والأعصار … ثم إن الترك المروي عن السلف لا يدل على حكم، إذ لم ينقل عن أحد منهم أنه أنكره أو منعه في ذينك الوقتين -الصباح والمساء- ولا يعتقد فاعل ذلك أنه يقدم على مكروه تقليدا لمالك، بل يعتقد معنى الحديث المتقدم وتقليد من يستحب ذلك ويستحسنه
« La pratique s’y est ensuite accordée chez les gens de ces contrées et de ces époques […] Le fait que les salaf l’aient laissé n’indique aucun jugement, car on ne rapporte d’aucun d’eux qu’il l’ait désapprouvé ou interdit à ces deux moments, le matin et le soir. Celui qui le fait ne pense pas commettre un acte réprouvé en suivant Mālik. Il s’en tient au sens du ḥadīth cité et suit ceux qui jugent cette lecture recommandée et bonne. » (al-Miʿyār, 1/155-156)
Ibn Lubb énonce ici la règle que nous avons exposée dans l’article #109. Le seul fait qu’un acte n’ait pas été accompli par les salaf ne prouve pas son interdiction. Il donne aussi le principe qui fonde le ʿamal. Muḥammad aṭ-Ṭāhir Ibn ʿĀshūr (m. 1393 H), le grand mufti mālikite de Tunis, le rapporte de lui dans sa fatwa sur la lecture du Qur’ān lors des funérailles :
إن ما يجري عليه عملُ الناس وتقادمَ في عرفهم وعادتهم ينبغي أن يُلتمس له مخرجٌ شرعيٌّ على ما أمكن من وفاق أو خلاف، إذ لا يلزم ارتباطُ العمل بمذهب معين أو بمشهورٍ من قول قائل
« Ce sur quoi se fonde la pratique des gens, et qui est ancien dans leur usage et leur coutume, il faut lui chercher une issue dans la Loi, autant que possible, par un avis sur lequel on s’accorde ou sur lequel on diverge, car la pratique n’est pas tenue d’être liée à une école déterminée ni à l’avis réputé d’un auteur. » (Jamharat maqālāt wa-rasāʾil al-Imām Ibn ʿĀshūr, 2/810-811)
Aḥmad Zarrūq (m. 899 H), juriste et maître soufi de Fès, explique d’où vient la différence. Pour Mālik, ce dont les salaf ont admis le principe sans le pratiquer ne se fait pas, car ils étaient les plus avides de bien. Zarrūq rapporte ensuite la méthode d’ash-Shāfiʿī et en tire la conséquence :
وقال الشافعي (ض): كل ما له مستند من الشرع فليس ببدعة وإن لم يعمل به السلف، لأن تركهم للعمل به قد يكون لعذر قام لهم في الوقت، أو لما هو أفضل منه، أو لعله لو بلغ جميعهم عمل به … وعلى هذا اختلافهم في حزب الإدارة والذكر بالجمع والجهر، والدعاء كذلك إذ ورد في الحديث الترغيب فيه ولم يرد عن السلف
« Ash-Shāfiʿī a dit : Tout ce qui a un appui dans la Loi n’est pas une innovation, même si les salaf ne l’ont pas pratiqué, car ils ont pu le laisser pour une excuse qu’ils avaient alors, ou pour ce qui était meilleur, ou parce que la chose n’est peut-être pas parvenue à eux tous […] C’est sur cette base qu’ils ont divergé au sujet du ḥizb lu en commun, du dhikr en groupe et à voix haute, et de l’invocation de même, puisque le ḥadīth y encourage et que cela n’est pas rapporté des salaf. » (ʿUddat al-murīd aṣ-ṣādiq, p. 38-39)
La lecture collective a donc pour elle un ḥadīth authentique, l’avis de la majorité des savants, les fatwas des mālikites tardifs et un ʿamal de plusieurs siècles. Ceux qui lisent le ḥizb suivent l’avis sur lequel l’école s’est établie, et les traiter d’innovateurs est une faute.
La réserve de Mālik, avis de départ de l’école
L’autorisation s’est établie après une réserve de l’imam Mālik qu’il faut connaître. Ibn Rushd al-Jadd (m. 520 H), grand juge de Cordoue, la rapporte dans al-Bayān wa-t-taḥṣīl, son commentaire de la ʿUtbiyya :
قال مالك في القوم يجتمعون جميعا فيقرؤون في السورة الواحدة مثل ما يفعل أهل الإسكندرية، فكره ذلك وأنكر أن يكون من فعل الناس.
قال محمد بن رشد: إنما كرهه لأنه أمر مبتدع ليس من فعل السلف؛ ولأنهم يبتغون به الألحان وتحسين الأصوات بموافقة بعضهم بعضا وزيادة بعضهم في صوت بعض على نحو ما يفعل في الغناء، فوجه المكروه في ذلك بين والله أعلم.« Mālik a dit, au sujet de gens qui se réunissent et lisent tous ensemble la même sourate, comme le font les gens d’Alexandrie, qu’il le réprouvait, et il a nié que ce soit la pratique des gens [de science]. Ibn Rushd dit : Il ne l’a réprouvé que parce que c’est une nouveauté qui n’est pas la pratique des salaf, et parce qu’ils y recherchent les mélodies et l’embellissement des voix, en s’accordant les uns aux autres et en renchérissant sur la voix des autres, comme on le fait dans le chant. » (al-Bayān wa-t-taḥṣīl, 1/298)
Abū l-Walīd al-Bājī (m. 474 H) en donne une autre raison dans al-Muntaqā, son commentaire du Muwaṭṭaʾ :
وَأَمَّا أَنْ يَجْتَمِعُوا فَيَقْرَءُونَ فِي السُّورَةِ الْوَاحِدَةِ مِثْلَ مَا يَعْمَلُ أَهْلُ الْإِسْكَنْدَرِيَّة وَهِيَ الَّتِي تُسَمِّي الْقِرَاءَةَ بِالْإِدَارَةِ فَكَرِهَهُ مَالِكٌ وَقَالَ لَمْ يَكُنْ هَذَا مِنْ عَمَلِ النَّاسِ وَوَجْهُ ذَلِكَ الْكَرَاهِيَةِ لِلْمُبَارَاةِ فِي حِفْظِهِ وَالْمُبَاهَاةِ بِالتَّقَدُّمِ فِيهِ.
« Quant au fait de se réunir pour lire la même sourate, comme le font les gens d’Alexandrie, ce qu’on appelle la lecture par idāra, Mālik l’a réprouvé et a dit que ce n’était pas la pratique des gens. La raison de cette réprobation est la rivalité dans la mémorisation et la vanité de devancer les autres. » (al-Muntaqā, 1/345)
Les raisons données visent donc des défauts qui peuvent accompagner la lecture en commun, les mélodies du chant, la rivalité, la vanité. Le ḥizb lu avec sobriété pour entretenir sa mémorisation et faire entendre le Livre à ceux qui ne savent pas le lire en est exempt.
Khalīl ibn Isḥāq (m. 776 H) a consigné l’avis de Mālik dans le chapitre de la prosternation de récitation par les mots « وَقِرَاءَةٌ بِتَلْحِينٍ كَجَمَاعَةٍ ». Ad-Dardīr (m. 1201 H) y précise la limite qui reste valable pour tous :
(ك) كَرَاهَةِ قِرَاءَةِ (جَمَاعَةٍ) يَجْتَمِعُونَ فَيَقْرَءُونَ مَعًا إنْ لَمْ يُؤَدِّ إلَى تَقْطِيعِ الْكَلِمَاتِ وَإِلَّا حَرُمَ
« Comme est réprouvée la lecture d’un groupe qui se réunit et lit ensemble, si cela ne conduit pas à couper les mots. Sinon, elle est interdite. » (ash-Sharḥ al-kabīr, 1/308)
La lecture collective est donc permise à condition que chaque mot soit prononcé en entier, chaque lettre à sa place, avec les règles de la récitation. Une lecture précipitée, où l’on avale des lettres ou coupe les mots pour suivre le groupe, est interdite, quelle que soit la coutume.
Les autres manières de lire à plusieurs, un lecteur que les autres écoutent, l’élève qui récite devant son maître ou la lecture à tour de rôle, sont permises sans divergence. Ibn Rushd écrit :
أجاز أن يقرأ الواحد على الواحد وعلى الجماعة، وهذا هو المختار المستحسن الذي لا اختلاف فيه.
« Il a permis qu’un seul lise devant un seul et devant un groupe. C’est la manière choisie et jugée bonne, sur laquelle il n’y a pas de divergence. » (al-Bayān wa-t-taḥṣīl, 18/350)
Le dhikr en groupe
Le mérite des assemblées de dhikr est établi. Abū Hurayra et Abū Saʿīd al-Khudrī attestent que le Prophète ﷺ a dit :
لا يقعد قوم يذكرون الله عز وجل إلا حفتهم الملائكة، وغشيتهم الرحمة، ونزلت عليهم السكينة، وذكرهم الله فيمن عنده.
« Des gens ne s’assoient pas pour invoquer Allah, exalté et majestueux, sans que les anges les entourent, que la miséricorde les couvre, que la sérénité descende sur eux et qu’Allah les mentionne auprès de ceux qui sont auprès de Lui. » (Muslim, aṣ-Ṣaḥīḥ, n° 2700)
Le dhikr à voix haute après la prière obligatoire se faisait du temps du Prophète ﷺ. ʿAbd Allāh ibn ʿAbbās rapporte :
أَنَّ رَفْعَ الصَّوْتِ بِالذِّكْرِ حِينَ يَنْصَرِفُ النَّاسُ مِنَ الْمَكْتُوبَةِ، كَانَ عَلَى عَهْدِ النَّبِيِّ ﷺ. وَقَالَ ابْنُ عَبَّاسٍ: كُنْتُ أَعْلَمُ إِذَا انْصَرَفُوا بِذَلِكَ إِذَا سَمِعْتُهُ.
« Élever la voix dans le dhikr quand les gens terminaient la prière obligatoire se faisait du temps du Prophète ﷺ. Ibn ʿAbbās dit : Je savais qu’ils avaient terminé quand je l’entendais. » (al-Bukhārī, aṣ-Ṣaḥīḥ, n° 841)
Mālik avait la même réserve pour le dhikr que pour la lecture. Al-Ḥaṭṭāb (m. 954 H) rapporte d’Ibn al-Ḥājj :
قَالَ فِي الْمَدْخَلِ لَمْ يَخْتَلِفْ قَوْلُ مَالِكٍ أَنَّ الْقِرَاءَةَ جَمَاعَةً وَالذِّكْرَ جَمَاعَةً مِنْ الْبِدَعِ الْمَكْرُوهَةِ
« L’auteur d’al-Madkhal dit : La parole de Mālik n’a pas varié, la lecture en groupe et le dhikr en groupe sont des nouveautés réprouvées. » (Mawāhib al-Jalīl, 2/63-64)
Abū l-ʿAbbās al-Qurṭubī (m. 656 H), mālikite d’Alexandrie, rapporte de son côté l’usage ancien et la réserve de Mālik pour le takbīr après la prière :
إلا ما ذكره ابن حبيب في الواضحة أنهم كانوا يستحبون التكبير في العساكر والبعوث إثر صلاة الصبح والعشاء، تكبيرًا عاليًا، ثلاث مرات، وهو قديم من شأن الناس. وعن مالك: أنه مُحدَث.
« […] sauf ce qu’Ibn Ḥabīb rapporte dans al-Wāḍiḥa, qu’on recommandait dans les armées et les expéditions le takbīr à voix haute après le ṣubḥ et le ʿishāʾ, trois fois, et que c’est un usage ancien. Mālik a dit que c’est une nouveauté. » (al-Mufhim, 2/206)
Zarrūq a rangé le dhikr en groupe et à voix haute avec le ḥizb parmi les questions où les méthodes divergent, et la réponse est la même. Le dhikr en groupe, y compris à l’unisson et après la prière, est permis. Il a pour lui les ḥadīths des assemblées de dhikr, celui d’Ibn ʿAbbās et l’usage ancien rapporté par Ibn Ḥabīb. La réserve de Mālik invite à la sobriété, sans en faire une faute.
En pratique
- Lisez le ḥizb avec votre mosquée. Prononcez chaque mot en entier et ne pressez pas la lecture pour suivre le groupe. Si le rythme vous fait perdre des lettres, lisez plus lentement à voix basse ou écoutez.
- Évitez dans la lecture commune ce que Mālik craignait, les airs de chant, la rivalité et la recherche de l’effet.
- Participez au dhikr en groupe et aux adhkār récités ensemble après la prière. Celui qui préfère les dire seul, à voix basse, suit la manière de Mālik et ne fait rien de mal non plus.
- Un cercle où l’un lit et les autres écoutent, ou où chacun lit à son tour devant un maître, reste la meilleure manière d’apprendre et de corriger sa lecture.
Allah sait mieux.