Uṣūl al-fiqh

Taḥqīq, takhrīj et tanqīḥ al-manāṭ en uṣūl al-fiqh

Sommaire
  1. Les trois opérations sur la cause légale
  2. Le deuxième point : la différence entre Tanqīḥ al-Manāṭ et as-Sabr wat-Taqsīm
  3. Questions fréquentes
  4. Pour aller plus loin

Comment le juriste établit-il la cause légale (ʿilla) d’un jugement, puis vérifie-t-elle sa présence dans un cas nouveau ? Cette fiche définit les trois opérations que les uṣūliyyūn nomment taḥqīq, takhrīj et tanqīḥ al-manāṭ, avec des exemples, puis les distingue de la méthode d’as-sabr wat-taqsīm.

Ibn Juzay dit dans Taqrīb al-Wussūl :

« Les juristes parlent de la clarification de la cause (tanqīḥ al-manāṭ), de l’extraction de la cause (takhrīj al-manāṭ) et de la vérification de la cause (taḥqīq al-manāṭ).

  • Tanqīḥ al-manāṭ : Nous l’avons déjà expliqué ; le manāṭ étant synonyme de la ʿilla (cause légale).
  • Takhrīj al-manāṭ : cela consiste à identifier la ʿilla (cause légale) parmi des caractéristiques non mentionnées, comme la parole du Prophète (paix et bénédictions sur lui) : « Ne vendez pas le blé contre du blé sauf équivalent contre équivalent. » On examine si la ʿilla (cause légale) est la nature alimentaire, le fait que ça soit une denrée de base, que ça puisse être mesuré, pesuré, ou autre.
  • Taḥqīq al-manāṭ : cela consiste à s’accorder sur la ʿilla (cause légale) que l’on sélectionne, ce qui intervient surtout lors des divergences. »

Ibn Juzay, Taqrīb al-Wussūl

Voyons donc les définitions approfondies de ces différentes catégories, ainsi que la différence entre ces concepts et un concept proche qui est celui d’As-Sabr wat-Taqsīm (l’examen et la limitation).

Les trois opérations sur la cause légale

1. Définition de Taḥqīq al-Manāṭ

Les uṣūliyyūn (spécialistes des fondements de la jurisprudence islamique) ont défini Taḥqīq al-Manāṭ de plusieurs manières, parmi lesquelles :

  • « Taḥqīq al-Manāṭ consiste à examiner la présence de la ʿilla (cause légale) dans des cas individuels après l’avoir connue en elle-même. »
  • « Taḥqīq al-Manāṭ consiste à convenir de la ʿilliya (caractère causal) d’une caractéristique par un texte ou un consensus, puis à s’efforcer de vérifier sa présence dans les cas sujets à divergence. »

Ces définitions montrent que Taḥqīq al-Manāṭ est un effort d’ijtihād (interprétation) pour appliquer un texte à des cas individuels après avoir identifié la ʿilla, que celle-ci soit établie par le texte, comme pour la direction de la Qibla à laquelle Allah a lié l’obligation de se tourner, dans le verset : ﴿وَحَيْثُ مَا كُنْتُمْ فَوَلُّوا وُجُوهَكُمْ شَطْرَهُ﴾ (où que vous soyez, tournez vos visages vers elle) [Al-Baqara : 144], par le consensus, ou par l’analogie, comme le fait de s’assurer de la présence d’une caractéristique enivrante dans le nabīdh (boisson fermentée).

2. Définition de Takhrīj al-Manāṭ

Al-Āmidī l’a défini ainsi : « Takhrīj al-Manāṭ consiste à examiner et établir la ʿilla du ḥukm (jugement) d’origine par l’opinion et l’ijtihād. » Az-Zarkashī le définit comme suit : « Takhrīj al-Manāṭ consiste à rechercher la ʿilla du ḥukm indiqué par le texte ou le consensus sans que ce même texte ou consensus n’en aient évoqué la ʿilla initialement. »

Ces définitions montrent que Takhrīj al-Manāṭ est la recherche de la ʿilla à laquelle le Législateur a lié le jugement, dans les textes où la ʿilla n’est pas mentionnée. Par exemple, Allah a interdit le khamr (vin) sans mentionner la ʿilla. Les mujtahidīn (juristes interprètes) ont donc extrait la ʿilla en disant que c’est l’ivresse.

De même, le Prophète ﷺ a interdit le ribā (usure) dans le blé, et certains juristes (notamment shāfiʿites) ont par exemple dit que la ʿilla est qu’il est une denrée consommable. De même, Allah a imposé de donner le dixième de la récolte, et certains mujtahidīn (notamment malikites) ont dit que la ʿilla de l’obligation de la zakāt est que c’est une denrée alimentaire de base et conservable, alors ils ont rendu la zakāt obligatoire sur toutes les denrées alimentaires de base qui se conservent. D’autres (notamment les hanafites) ont dit que la ʿilla est que c’est une production de la terre et en ont déduit l’obligation de zakāt sur tout ce qui pousse de la terre.

3. Définition de Tanqīḥ al-Manāṭ

Ash-Shāṭibī l’a défini comme suit : « C’est lorsque la caractéristique prise en compte dans le jugement est mentionnée avec d’autres dans le texte, et qu’elle est raffinée par l’ijtihād (effort de réflexion) afin de distinguer ce qui est pris en compte de ce qui est rejeté. »

Par exemple, le Prophète ﷺ a dit au bédouin qui a dit : « Ô Messager d’Allah, je suis perdu », le Prophète ﷺ lui demanda : « Qu’as-tu ? » Il répondit : « J’ai eu des rapports avec ma femme pendant Ramadan. » Le Prophète ﷺ lui dit : « Affranchis un esclave… »

Lorsque le mujtahid (juriste interprète) s’efforce d’extraire la caractéristique à laquelle le Législateur a lié le jugement, il lui devient clair que le hadith peut contenir d’autres caractéristiques. Il doit donc écarter les caractéristiques qui ne sont pas pertinentes pour la ʿilla (cause légale) en raison de leur inaptitude à justifier le jugement. Dans ce hadith, ces caractéristiques incluent le fait que :

  • l’homme était un bédouin,
  • qu’il a eu des rapports pendant un mois de Ramadan parmi les Ramadan vécus par le Prophète ﷺ,
  • et qu’il a eu des rapports avec sa propre femme.

Ces caractéristiques ne sont pas pertinentes comme ʿilla de l’obligation d’affranchir un esclave en expiation du péché.

Le mujtahid doit donc se concentrer sur l’acte de rapport sexuel pendant le jeûne de Ramadan, indépendamment de qui a commis l’acte ou à quelle époque cela s’est produit, pour déterminer la ʿilla réelle du jugement.

4. Différence entre les trois concepts

Tanqīḥ al-Manāṭ, Taḥqīq al-Manāṭ, et Takhrīj al-Manāṭ se rejoignent tous dans le fait qu’ils concernent le manāṭ ou la ʿilla, mais diffèrent selon l’origine (texte ou consensus) qui est soumis à chaque opération.

La plus simple de ces opérations est : Taḥqīq al-Manāṭ, qui concerne les textes où le Législateur a explicitement mentionné le jugement et la ʿilla. Le mujtahid doit alors vérifier la présence de la ʿilla dans les cas individuels. Par exemple, le hadith rapporté par Abū Qatāda où le Prophète ﷺ a dit à propos du chat : « Il n’est pas impur, il fait partie des créatures domestiques qui circulent parmi vous. » (rapporté par Mālik dans le Muwaṭṭaʾ et par at-Tirmidhī, qui le juge authentique) Le texte mentionne explicitement le jugement de la pureté du chat et sa ʿilla, qui est qu’il est un animal domestique qui passe souvent dans la maison. Mais le même jugement s’applique-t-il à la souris ? Ici, le mujtahid doit effectuer Taḥqīq al-Manāṭ, c’est-à-dire vérifier la présence de la ʿilla dans le cas spécifique.

Tanqīḥ al-Manāṭ concerne les cas où le jugement est mentionné avec des caractéristiques qui peuvent ou non être valables pour établir la ʿilla. Le travail du mujtahid est d’écarter les caractéristiques non valables et de retenir celles qui le sont, puis de procéder à Taḥqīq al-Manāṭ pour vérifier la présence de la ʿilla dans le cas particulier.

Takhrīj al-Manāṭ est la plus difficile de ces opérations car elle concerne les textes où le jugement est mentionné sans la ʿilla. Le mujtahid doit alors extraire la ʿilla par ses diverses méthodes (ce qu’on appelle « masālik al-ʿilla »), puis effectuer Taḥqīq al-Manāṭ pour vérifier la présence de cette ʿilla dans le cas particulier.

Le deuxième point : la différence entre Tanqīḥ al-Manāṭ et as-Sabr wat-Taqsīm

Nous avons défini le concept de Tanqīḥ al-Manāṭ dans la première partie. Nous allons maintenant définir le concept d’as-Sabr wat-Taqsīm et la différence entre les deux.

1. Définition de as-Sabr wat-Taqsīm

As-Sabr signifie : « tester la validité ou l’invalidité d’une caractéristique en tant que ʿilla. » At-Taqsīm signifie : « limiter les caractéristiques qui pourraient être une ʿilla en disant : la ʿilla est soit ceci, soit cela. »

As-Sabr wat-Taqsīm a été défini de plusieurs manières, parmi lesquelles :

  • « Dire : ce jugement est établi par une ʿilla, or qu’il n’y a pas d’autre ʿilla possible que telle ou telle caractéristique, donc si l’une est invalidée, l’autre devient nécessairement la ʿilla. »
  • « Mentionner les caractéristiques limitées dans le cas de référence à une analogie (qiyās), en invalider certaines par des preuves, et retenir celles qui restent comme ʿilla. »

As-Sabr wat-Taqsīm consiste donc à identifier toutes les caractéristiques possibles pour établir la ʿilla, puis à les tester une par une pour éliminer celles qui ne conviennent pas, en gardant celles qui conviennent.

Par exemple, si l’on recherche la ʿilla du tuteur de coercition (wilayat al-ijbār) dans le mariage, on observera que c’est soit dû à la jeunesse (as-sighar) de la prétendante soit à sa virginité (al-bikāra). On invalide la jeunesse comme ʿilla car cela signifierait que la jeune non vierge (thayyib) serait concernée, ce qui contredit le hadith : « La femme non vierge a plus de droit sur elle-même. » (rapporté par Muslim d’après Ibn ʿAbbās) On en déduit donc que la ʿilla est la virginité.

Cependant, il semble que le taqsīm précède le sabr en pratique ; pourquoi est-il alors mentionné en second ? La réponse est deux choses :

  1. Le mujtahid commence par le sabr ; il teste d’abord si le cas est uniquement dévotionnel (taʿbuddi) donc pas sujet à analyse parce que sans ʿilla (ou du moins la ʿilla n’est pas trouvable), ou s’il est rationnellement compréhensible (maʿqūl al-maʿnā) donc sujet à analyse et à étude en vue d’en sortir la ʿilla. S’il le trouve rationnel, il passe au taqsīm pour distinguer les caractéristiques possibles pour établir la ʿilla. Le sabr précède donc le taqsīm.
  2. Le sabr est l’opération essentielle, tandis que le taqsīm découle du sabr ; le plus important est donc mentionné en premier.

2. Différence entre Tanqīḥ al-Manāṭ et as-Sabr wat-Taqsīm

On a pu voir dans ce qu’on a mentionné précédemment que Tanqīḥ al-Manāṭ consiste à ce que le Législateur mentionne le jugement et des caractéristiques avec celui-ci ; certaines sont valables pour établir la ʿilla, d’autres non. Le mujtahid élimine celles qui ne sont pas valables et justifie le jugement avec celles qui le sont.

As-Sabr wat-Taqsīm s’applique donc au cas où le Législateur mentionne le jugement sans mentionner la ʿilla. Le mujtahid procède comme suit :

  • Premier sabr : il examine si le jugement est rationnellement compréhensible (maʿqūl al-maʿnā) ou purement dévotionnel (taʿbuddi). S’il voit que c’est un jugement qui a une ʿilla (donc rationnellement compréhensible), il passe à l’étape suivante.
  • Taqsīm : il limite les caractéristiques que l’on peut considérer comme ʿilla.
  • Second sabr : il teste ces caractéristiques et élimine celles qui ne sont pas valables, puis justifie le jugement avec celles qui le sont.

Quelle est donc la différence entre les deux méthodes ? Sont-elles identiques ou différentes ?

L’imam Fakhr ad-Dīn ar-Rāzī les considère comme une seule méthode et considère qu’il n’y a pas de différence entre elles. Néanmoins la majorité des savants les considère comme deux choses distinctes.

En examinant les définitions des deux méthodes, on constate qu’elles s’accordent sur certains points et diffèrent sur d’autres.

On peut résumer la différence ainsi :

La ʿilla dans as-Sabr wat-Taqsīm n’est pas mentionnée dans le texte, tandis que dans Tanqīḥ al-Manāṭ, elle est mentionnée dans le texte mais accompagnée d’autres caractéristiques.

Ainsi, la méthode d’as-Sabr wat-Taqsīm est d’identifier la ʿilla, tandis que Tanqīḥ al-Manāṭ est de la trier des autres caractéristiques non valables.

Les deux méthodes s’accordent sur le second sabr : l’élimination des caractéristiques non valables pour établir la ʿilla. Mais As-Sabr précise et at-Tanqīḥ élimine.

Questions fréquentes

Laquelle des trois opérations est la plus simple ?

Le taḥqīq al-manāṭ, car le Législateur a déjà mentionné le jugement et sa cause. Le mujtahid n’a qu’à vérifier la présence de la cause dans le cas particulier.

Laquelle est la plus difficile ?

Le takhrīj al-manāṭ, car le texte mentionne le jugement sans sa cause. Le mujtahid doit l’extraire par les méthodes appelées masālik al-ʿilla, puis vérifier sa présence.

Le tanqīḥ al-manāṭ et as-sabr wat-taqsīm sont-ils la même chose ?

Ar-Rāzī les considère comme une seule méthode, mais la majorité des savants les distingue. Dans as-sabr wat-taqsīm la cause n’est pas mentionnée par le texte, alors que dans le tanqīḥ elle l’est, accompagnée d’autres caractéristiques.

Pour aller plus loin

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