Un voisin, un fournisseur ou un client gagne une grande part de son argent par l’usure, la fraude ou la vente d’alcool : avez-vous le droit d’acheter chez lui, de lui vendre ou d’accepter ses cadeaux ? Voici ce qu’en disent trois références de l’école mālikite, Ibn Rushd, al-Qurṭubī et al-Qarāfī, selon que le licite ou l’illicite domine dans ses biens.
La question posée
Est-il autorisé de commercer avec une personne dont la majorité des biens est illicite ?
Ibn Rushd dans al-Bayān wa t-taḥṣīl
Ibn Rushd commente ici une parole d’Ibn Hurmuz rapportée par Mālik : il s’étonnait de l’homme à qui Allah accorde un bien licite et qui le rend tout entier illicite pour un petit profit usuraire. Ibn Rushd explique que ce bien n’est pas illicite dans sa totalité, mais qu’il faut d’abord rendre l’usure qu’il contient, puis il en tire la question de la transaction avec une telle personne.
Ibn Rushd Al-Mālikī a déclaré dans Al-Bayān wa al-Taḥṣīl (18/194, éd. Dār al-Gharb al-Islāmī) :
وكذلك على قوله لا يجوز لأحد أن يعامله فيه ولا أن يقبل منه هبة، لأنه إذا عامله فيه فقد عامله في جزء من الحرام لكونه شائعا فيه. وهذا هو مذهب ابن وهب من أصحاب مالك، وهو استحسان على غير قياس، لأن الربا قد ترتب في ذمته وليس متعينا في عين المال على الإشاعة فيه، فعلى ما يوجبه القياس تجوز معاملته فيه وقبول هبته، وهو مذهب ابن القاسم، وحرم أصبغ معاملته فيه وقبول هبته وهديته، وقال: من فعل ذلك يجب عليه أن يتصدق بجميع ما أخذ، وهو شذوذ من القول على غير قياس.
« De même, selon son avis, il n’est permis à personne de traiter avec lui dans ces biens ni d’accepter de lui un don, car s’il traite avec lui dans ces biens, il aura traité dans une part du bien illicite en raison de son mélange dans ce qu’il possède. Telle est l’opinion de Ibn Wahb parmi les compagnons de Mālik, et c’est une forme de préférence juridique (istiḥsān) qui va à l’encontre du raisonnement analogique (qiyās). En effet, l’intérêt usuraire (ribā) est inscrit comme une dette dans sa responsabilité, et il n’est pas spécifiquement lié à un bien particulier parmi ce qu’il détient. Selon le raisonnement analogique, il serait permis de traiter avec lui dans ces biens et d’accepter ses dons, et c’est l’opinion de Ibn al-Qāsim. Cependant, Aṣbagh a interdit de traiter avec lui dans ces biens, d’accepter ses dons et ses présents, et il a déclaré : ‘Celui qui agit ainsi doit se départir en aumône de tout ce qu’il a reçu.’ Cela constitue une opinion isolée et non fondée sur un raisonnement analogique. »
Ibn Rushd al-Jadd, al-Bayān wa t-taḥṣīl, 18/194-195
Al-Qurṭubī et Ibn al-ʿArabī sur le bien mélangé
L’Imām Al-Qurṭubī Al-Mālikī a déclaré dans son tafsīr Al-Jāmiʿ li Aḥkām al-Qurʾān (3/366, éd. Dār al-Kutub al-Miṣrīyah), en commentant les versets de l’usure (al-Baqara, 2:275-279) :
ذَهَبَ بَعْضُ الْغُلَاةِ مِنْ أَرْبَابِ الْوَرَعِ إِلَى أَنَّ الْمَالَ الْحَلَالَ إِذَا خَالَطَهُ حَرَامٌ حَتَّى لَمْ يَتَمَيَّزْ ثُمَّ أُخْرِجَ مِنْهُ مِقْدَارُ الْحَرَامِ الْمُخْتَلِطِ بِهِ لَمْ يَحِلَّ وَلَمْ يَطِبْ، لِأَنَّهُ يُمْكِنُ أَنْ يَكُونَ الَّذِي أُخْرِجَ هُوَ الْحَلَالُ وَالَّذِي بَقِيَ هُوَ الْحَرَامُ. قَالَ ابْنُ الْعَرَبِيِّ: وَهَذَا غُلُوٌّ فِي الدِّينِ، فَإِنَّ كُلَّ مَا لَمْ يَتَمَيَّزْ فَالْمَقْصُودُ مِنْهُ مَالِيَّتُهُ لَا عَيْنُهُ…
« Certains rigoristes parmi les partisans de la piété excessive ont soutenu que les biens licites mélangés à des biens illicites, de telle sorte qu’ils ne puissent être distingués, restent interdits même si l’équivalent du bien illicite en est extrait. En effet, selon eux, il est possible que ce qui a été extrait soit du bien licite, et ce qui reste du bien illicite. Ibn al-ʿArabī a commenté : ‘Cela relève de l’excès dans la religion, car tout ce qui est indistinct est évalué en termes de valeur monétaire (māliyya) et non en termes d’éléments spécifiques (ʿayn).’ »
Al-Qurṭubī, al-Jāmiʿ li-aḥkām al-Qurʾān, 3/366
Selon que le licite ou l’illicite domine, d’après al-Qarāfī
L’Imām Al-Qarāfī Al-Mālikī a déclaré dans Al-Dhakhīrah (13/317-318, éd. Dār al-Gharb al-Islāmī) :
(النَّوْع الثَّالِثُ وَالْعِشْرُونَ مُعَامَلَةُ مُكْتَسِبِ الْحَرَامِ كَمُتَعَاطِي الرِّبَا وَالْغُلُولِ وَأَثْمَانِ الْغُصُوبِ وَالْخُمُورِ وَنَحْوِ ذَلِكَ) وَفِي الْجَوَاهِرِ إِمَّا أَنْ يَكُونَ الْغَالِبُ عَلَى مَالِهِ الْحَرَامُ أَوِ الْحَلَالُ أَوْ جَمِيعُهُ حرَام إِمَّا بِأَن لَا يَكُونَ لَهُ مَالٌ حَلَالٌ أَوْ تَرَتَّبَ فِي ذِمَّتِهِ مِنَ الْحَرَامِ مَا يَسْتَغْرِقُ مَا بِيَدِهِ مِنَ الْحَلَالِ
فَإِنْ كَانَ الْغَالِبُ الْحَلَالُ أَجَازَ ابْنُ الْقَاسِمِ مُعَامَلَتَهُ وَاسْتِقْرَاضَهُ وَقَبْضَ الدَّيْنِ مِنْهُ وَقبُول هديته وهبته وَأَكْلَ طَعَامِهِ وَحَرَّمَ جَمِيعَ ذَلِكَ ابْنُ وَهْبٍ وَكَذَلِكَ أَصْبَغُ عَلَى أَصْلِهِ مِنْ أَنَّ الْمَالَ إِذَا خَالَطَهُ حَرَامٌ يَبْقَى حَرَامًا كُلُّهُ يَلْزَمُهُ التَّصَدُّقُ بِجَمِيعِهِ قَالَ أَبُو الْوَلِيدِ وَالْقِيَاسُ قَوْلُ ابْنِ الْقَاسِمِ وَقَوْلُ ابْنِ وَهْبٍ اسْتِحْسَانٌ وَقَوْلُ أَصْبَغَ تَشَدُّدٌ فَإِنَّ قَاعِدَةَ الشَّرْعِ اعْتِبَارُ الْغَالِبِ
وَإِنْ كَانَ الْغَالِبُ الْحَرَامَ امْتَنَعَتْ مُعَامَلَتُهُ وَقَبُولُ هَدِيَّتِهِ كَرَاهَةً عِنْدَ ابْنِ الْقَاسِمِ وَتَحْرِيمًا عِنْدَ أَصْبَغَ إِلَّا أَنْ يَبْتَاعَ سِلْعَةً حَلَالًا فَلَا بَأْسَ أَنْ يَبْتَاعَ مِنْهُ وَيَقْبَلَ هَدِيَّتَهُ إِنْ عَلِمَ أَنَّهُ قَدْ بَقِيَ فِي يَدَيْهِ مَا يَفِي بِمَا عَلَيْهِ من التباعات عَلَى الْقَوْلِ بِأَنَّ مُعَامَلَتَهُ مَكْرُوهَةٌ وَيُخْتَلَفُ عَلَى الْقَوْلِ بِالتَّحْرِيمِ
« Le vingt-troisième type [de jugement] concerne les interactions avec celui qui tire ses gains de l’illicite, comme celui qui pratique l’usure (ribā), la tromperie (ghulūl), ou tire profit de biens usurpés, d’alcool et autres. Dans Al-Jawāhir, il est précisé :
Soit la majorité de ses biens est licite, soit illicite, soit l’ensemble est illicite – que ce soit parce qu’il ne possède aucun bien licite ou parce que les gains illicites qu’il a contractés couvrent tout ce qu’il détient.
- Si la majorité de ses biens est licite : Ibn al-Qāsim a permis de traiter avec lui, de lui emprunter, de percevoir une dette de sa part, d’accepter ses cadeaux et ses dons, et de consommer ses aliments. Ibn Wahb a interdit tout cela, tout comme Aṣbagh, selon son principe que le bien mélangé à de l’illicite reste entièrement illicite, et il a affirmé que celui qui en bénéficie doit se départir de tout cela en aumône. Abū al-Walīd [Ibn Rushd] a ajouté : ‘Le raisonnement analogique soutient l’avis de Ibn al-Qāsim, tandis que l’opinion de Ibn Wahb relève de l’istiḥsān (préférence juridique), et celle de Aṣbagh est une exagération, car le fondement de la Sharīʿa repose sur l’évaluation de la majorité.’
- Si la majorité de ses biens est illicite : il est interdit de traiter avec lui et d’accepter ses dons, selon Ibn al-Qāsim à titre de réprobation (karāha), et selon Aṣbagh à titre d’interdiction (taḥrīm). Cependant, s’il achète un bien licite, il n’y a aucun mal à traiter avec lui ou à accepter ses dons, à condition de savoir qu’il reste entre ses mains ce qui permet de s’acquitter de ses obligations financières, selon l’avis de ceux qui considèrent ses interactions comme répréhensibles. Cet avis varie selon ceux qui jugent ces interactions interdites. »
Al-Qarāfī, adh-Dhakhīra, 13/317-318
Questions fréquentes
Peut-on commercer avec quelqu’un dont les biens sont surtout licites, mais mêlés d’illicite ?
Ibn al-Qāsim l’a permis : traiter avec lui, lui emprunter, recevoir de lui le remboursement d’une dette, accepter ses cadeaux et manger de sa nourriture. Ibn Rushd précise que c’est l’avis que soutient le raisonnement analogique, puisque l’usure est une dette à sa charge et ne se trouve pas dans un bien précis. Ibn Wahb l’a interdit par istiḥsān, et l’avis d’Aṣbagh est qualifié d’isolé et d’exagéré.
Et si la plus grande part de ses biens est illicite ?
Traiter avec lui et accepter ses cadeaux est alors réprouvé selon Ibn al-Qāsim et interdit selon Aṣbagh. Selon l’avis de la réprobation, il n’y a pas de mal à lui acheter une marchandise licite qu’il a lui-même achetée, ou à l’accepter en cadeau, si l’on sait qu’il lui reste de quoi s’acquitter de ce qu’il doit.
Un bien licite mêlé d’illicite devient-il illicite tout entier ?
Non. Ibn al-ʿArabī, cité par al-Qurṭubī, qualifie cet avis d’excès dans la religion : dans un bien mélangé, c’est la valeur qui compte et non l’objet lui-même, si bien qu’en retirant l’équivalent de la part illicite, le reste devient licite.
Pour aller plus loin
- Travailler pour une entreprise dont une partie de l’activité est illicite : les trois situations à distinguer, et ce qu’il faut faire du salaire.
- Que faire de l’argent des intérêts bancaires ? : la voie du repentir pour celui qui a lui-même perçu un intérêt.
- Les intérêts bancaires et le travail dans une banque : le jugement de l’intérêt et des emplois qui y touchent.
- Le Ḥajj payé avec de l’argent illicite : sa validité dans l’école mālikite et le péché de celui qui le finance ainsi.
- Terminologies et titres des savants mālikites : pour situer Ibn al-Qāsim, Ibn Wahb, Aṣbagh et Abū l-Walīd Ibn Rushd.
- Les cours de fiqh mālikite de l’institut Din-ul-Qayyima et la présentation de l’uṣūl al-fiqh : pour comprendre le raisonnement analogique (qiyās) et la préférence juridique (istiḥsān) qui départagent ici les avis.