Histoire

Le débat d’Ibn ʿAbbās avec les Khawārij et les trois reproches adressés à ʿAlī

Sommaire
  1. Le contexte de la révolte des Khawārij
  2. Les trois reproches des Khawārij
  3. Réponse au reproche de l’arbitrage
  4. Réponse au reproche des prisonniers et du butin
  5. Réponse au reproche du titre de Commandeur des croyants
  6. Les versets cités, en arabe
  7. Questions fréquentes
  8. Pour aller plus loin

Comment répondre à ceux qui reprochaient à ʿAlī d’avoir accepté l’arbitrage, de n’avoir fait ni prisonniers ni butin et de s’être retiré du titre de Commandeur des croyants ? Ce récit rapporte le débat d’Ibn ʿAbbās avec les Khawārij, et les réponses qu’il leur donna par le Qurʾān et la Sunna.

Le contexte de la révolte des Khawārij

L’histoire se déroule dans une période difficile de l’ère des Compagnons, après la mort du Prophète ﷺ, alors que la jeune communauté musulmane fait face à de grands défis internes et externes. À ce moment-là, un groupe dissident connu sous le nom des Khawārij (les « Séparatistes ») s’est opposé au califat de ʿAlī ibn Abī Ṭālib, cousin et gendre du Prophète ﷺ, et à son autorité. À l’origine de leur révolte, les Khawārij reprochaient notamment à ʿAlī d’avoir accepté l’arbitrage entre lui et Muʿāwiya ibn Abī Sufyān pour éviter davantage de sang versé dans la bataille de Ṣiffīn. Selon eux, faire appel au jugement des hommes dans les affaires d’Allah était une erreur impardonnable. Ils critiquaient également le fait que ʿAlī n’avait pas pris de prisonniers ni de butin pendant le conflit avec Muʿāwiya, et qu’il avait retiré son titre de « Commandeur des croyants » pour l’arbitrage. Ce groupe de dissidents se retira alors pour se rassembler, mécontent de ces décisions, et alla jusqu’à considérer ʿAlī mécréant.

C’est dans ce contexte que ʿAbd Allāh ibn ʿAbbās, un des Compagnons les plus savants et proches du Prophète ﷺ, proposa à ʿAlī de tenter une médiation avec les Khawārij pour les ramener à la raison. Malgré les craintes de ʿAlī pour sa sécurité, Ibn ʿAbbās insista et se rendit auprès des Khawārij pour entamer un dialogue. L’échange qui s’ensuivit devint célèbre, illustrant la sagesse et le savoir d’Ibn ʿAbbās, qui s’efforça de réfuter avec respect et clarté les reproches des Khawārij en se basant sur le Qurʾān et la Sunna.

Les trois reproches des Khawārij

ʿAbd Allāh ibn ʿAbbās rapporte :

Lorsque les Khawārij se retirèrent, ils se regroupèrent dans une maison, au nombre de six mille. Je dis à ʿAlī : « Ô Commandeur des croyants, retarde la prière jusqu’à son temps de fraîcheur, afin que je puisse discuter avec ces gens. » ʿAlī répondit : « Je crains qu’ils ne te fassent du mal. » Je répondis : « Ils ne m’en feront pas. » Je me préparai, me coiffai et les rejoignis au milieu de la journée, alors qu’ils prenaient leur repas. Ils m’accueillirent en disant : « Bienvenue, ô Ibn ʿAbbās. Que t’amène ici ? » Je leur répondis : « Je viens de la part des compagnons du Prophète ﷺ, les Émigrés et les Anṣār, et de la part du cousin et gendre du Prophète ﷺ. Sur eux est descendu le Qurʾān, ils en connaissent donc mieux l’interprétation que vous, et parmi vous, il n’y a aucun d’entre eux. Je suis venu vous transmettre ce qu’ils disent et leur rapporter ce que vous dites. » Quelques-uns d’entre eux s’approchèrent alors de moi et je dis : « Quels reproches avez-vous envers les compagnons du Messager d’Allah ﷺ et son cousin ? » Ils répondirent : « Il y a trois reproches. » Je demandai : « Quels sont-ils ? »

[Premier reproche] : Ils dirent : « Il a permis aux hommes de juger dans l’Ordre d’Allah. Or, Allah dit : “Le jugement n’appartient qu’à Allah.” Pourquoi des hommes seraient-ils appelés à juger ? » Je répondis : « Voilà un point. »

[Deuxième reproche] : Ils poursuivirent : « Il a combattu sans faire de prisonniers ni de butin. S’ils étaient mécréants, leur capture serait permise, mais s’ils étaient croyants, ni leur capture ni leur combat ne le seraient. » Je dis : « Voilà un deuxième point. Quel est le troisième ? »

[Troisième reproche] : Ils dirent alors : « Il s’est retiré du titre de Commandeur des croyants. S’il n’est pas leur commandant, alors il est le commandant des mécréants. »

Je demandai : « Avez-vous autre chose que cela ? » Ils dirent : « Cela nous suffit. » Je leur répondis : « Que diriez-vous si je vous lisais dans le Livre d’Allah et la Sunna de Son Prophète des preuves contraires à vos propos ? Accepteriez-vous de revenir sur vos positions ? » Ils dirent : « Oui. »

Réponse au reproche de l’arbitrage

Sur le premier reproche, je dis : « Concernant votre affirmation selon laquelle ʿAlī a permis aux hommes de juger dans l’Ordre d’Allah, je vais vous lire un verset dans lequel Allah a ordonné aux hommes de juger dans une affaire concernant le montant d’un quart de dirham. Voyez-vous le verset où Allah dit : “Ô vous qui croyez ! Ne tuez pas de gibier alors que vous êtes en état de sacralité. Et quiconque en tue un volontairement, la rétribution sera un équivalent parmi les bestiaux, décidé par deux personnes justes parmi vous” (Al-Māʾida : 95). Ainsi, le jugement d’Allah est que cette affaire soit ramenée au jugement des hommes, or s’Il le voulait, Il l’aurait jugé Lui-même ; alors je vous demande par Allah, est-ce que le jugement des hommes à propos du règlement des conflits et de la préservation du sang versé est plus important, ou le jugement à propos d’un simple lièvre ? » Ils répondirent : « Oui, c’est plus important. »

Je continuai : « Et concernant le cas de l’épouse et de son mari, Allah dit : “Et si vous craignez le désaccord entre eux deux, alors envoyez un arbitre de sa famille et un arbitre de la famille de son époux” (An-Nisāʾ : 35). Alors, je vous demande par Allah, n’est-ce pas plus approprié que le jugement des hommes soit permis dans le but de réconcilier les gens et de préserver les vies, plutôt que pour une affaire liée à une simple épouse ? » Ils répondirent : « Oui, cela est plus approprié. » Je demandai alors : « Est-ce que je suis sorti de cette problématique ? » Ils dirent : « Oui. »

Réponse au reproche des prisonniers et du butin

Sur le deuxième reproche, je dis : « Concernant votre affirmation selon laquelle il a combattu sans faire de butin ni de prisonniers : iriez-vous jusqu’à faire prisonnière notre Mère, ʿĀʾisha ? Si vous dites que vous le permettez, alors vous êtes mécréants, et si vous dites qu’elle n’est pas notre Mère, alors vous êtes également mécréants. Allah dit en effet : “Le Prophète a plus de droits sur les croyants qu’ils n’en ont sur eux-mêmes, et ses épouses sont leurs mères.” (Al-Aḥzāb : 6). Vous voilà donc devant deux choix égarés, trouvez une issue à cela. Est-ce que je suis sorti de cette problématique ? » Ils dirent : « Oui. »

Réponse au reproche du titre de Commandeur des croyants

Sur le troisième reproche, je dis : « Quant au fait que ʿAlī se soit retiré du titre de Commandeur des croyants, je vais vous apporter une réponse qui vous satisfera. Le Prophète ﷺ lors du traité de Ḥudaybiya a conclu un pacte avec les polythéistes. Il dit alors à ʿAlī : “Écris : ‘Voici ce sur quoi Muḥammad, le Messager d’Allah, a conclu cet accord.’” Les polythéistes répondirent : “Si nous savions que tu étais le Messager d’Allah, nous ne t’aurions pas combattu.” Le Prophète ﷺ dit alors : “Efface-le, ô ʿAlī.” Puis il dit : “Efface-le, ô ʿAlī, ô Allah, Tu sais que je suis le Messager d’Allah. Efface, ô ʿAlī, et écris : ‘Ce sur quoi Muḥammad, fils de ʿAbd Allāh, a conclu cet accord.’” Or par Allah, le Messager d’Allah ﷺ est meilleur que ʿAlī. Pourtant, il a effacé cette mention, et l’effacer ne l’a pas retiré de sa Prophétie. Est-ce que je suis sorti de cette problématique ? » Ils dirent : « Oui. »

Après cela, deux mille d’entre eux revinrent sur leurs positions, tandis que les autres s’entêtèrent dans leur égarement et furent tués par les Émigrés et les Anṣār.

Références : An-Nasāʾī, Al-Ḥākim, Al-Bayhaqī ; Al-Haythamī confirma la véracité des transmetteurs.

Vérification : le récit se retrouve chez an-Nasāʾī (Khaṣāʾiṣ ʿAlī, p. 195-196 ; as-Sunan al-kubrā, 7/480 dans l’édition consultée) et chez al-Bayhaqī (as-Sunan al-kubrā).

Ressource fournie aux étudiants du module Risāla, au niveau 3 de l’institut Din-ul-Qayyima.

Les versets cités, en arabe

﴿إِنِ الْحُكْمُ إِلَّا لِلَّهِ﴾

Al-Anʿām, 6:57 (voir aussi Yūsuf, 12:40)

﴿يَاأَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا لَا تَقْتُلُوا الصَّيْدَ وَأَنْتُمْ حُرُمٌ وَمَنْ قَتَلَهُ مِنْكُمْ مُتَعَمِّدًا فَجَزَاءٌ مِثْلُ مَا قَتَلَ مِنَ النَّعَمِ يَحْكُمُ بِهِ ذَوَا عَدْلٍ مِنْكُمْ﴾

Al-Māʾida, 5:95

﴿وَإِنْ خِفْتُمْ شِقَاقَ بَيْنِهِمَا فَابْعَثُوا حَكَمًا مِنْ أَهْلِهِ وَحَكَمًا مِنْ أَهْلِهَا﴾

An-Nisāʾ, 4:35

﴿النَّبِيُّ أَوْلَى بِالْمُؤْمِنِينَ مِنْ أَنْفُسِهِمْ وَأَزْوَاجُهُ أُمَّهَاتُهُمْ﴾

Al-Aḥzāb, 33:6

Questions fréquentes

Quels étaient les trois reproches des Khawārij à ʿAlī ?

Ils lui reprochaient d’avoir permis aux hommes de juger dans l’affaire d’Allah, d’avoir combattu sans faire de prisonniers ni de butin, et de s’être retiré du titre de Commandeur des croyants.

Comment Ibn ʿAbbās a-t-il répondu au reproche de l’arbitrage ?

Il a rappelé que le Qurʾān lui-même confie aux hommes le jugement dans le cas du gibier tué en état de sacralité (5:95) et dans le désaccord entre époux (4:35), des affaires moindres que la réconciliation des gens et la préservation du sang.

Quel fut le résultat du débat ?

Deux mille d’entre eux revinrent sur leurs positions, tandis que les autres s’entêtèrent dans leur égarement.

Pour aller plus loin

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