Croyance

Qui sont ahl as-sunna wa l-jamāʿa ? Sens, écoles de croyance et place des mālikites

Sommaire
  1. La Sunna et la jamāʿa
  2. Sur quoi porte l’accord
  3. Les écoles de croyance de ahl as-sunna
  4. Ahl as-sunna au Maghreb
  5. Un nom qui rassemble
  6. Questions fréquentes
  7. Pour aller plus loin

Que veut dire ahl as-sunna wa l-jamāʿa, et qui désigne-t-on par ce nom ? Voici le sens de l’expression, ce que les savants des quatre écoles en ont dit, et pourquoi on l’associe au Maghreb aux noms d’al-Ashʿarī et de Mālik.

L’expression ahl as-sunna wa l-jamāʿa se traduit par « les gens de la Sunna et du groupe ». Elle désigne les musulmans qui suivent, dans la croyance, la voie du Prophète ﷺ et de ses Compagnons, et qui restent attachés à la communauté qu’ils ont formée. C’est ce qu’on appelle en français les sunnites, soit l’immense majorité des musulmans à travers l’histoire. Nous verrons d’où vient ce nom, ce qu’il recouvre selon les savants des quatre écoles, et pourquoi on le trouve associé, au Maghreb, aux noms d’al-Ashʿarī et de Mālik.

أَهْلُ السُّنَّةِ وَالْجَمَاعَةِ

La science qui étudie ces questions est présentée dans Qu’est-ce que la ʿaqīda ?. Ici, nous nous attachons au nom et à ceux qu’il désigne.

La Sunna et la jamāʿa

La sunna est la voie du Prophète ﷺ, ce qu’il a enseigné et pratiqué. La jamāʿa est le groupe des croyants unis autour de cette voie, à commencer par ses Compagnons. Le Coran ordonne cette union :

وَاعْتَصِمُوا بِحَبْلِ اللَّهِ جَمِيعًا وَلَا تَفَرَّقُوا وَاذْكُرُوا نِعْمَتَ اللَّهِ عَلَيْكُمْ إِذْ كُنْتُمْ أَعْدَاءً فَأَلَّفَ بَيْنَ قُلُوبِكُمْ فَأَصْبَحْتُمْ بِنِعْمَتِهِ إِخْوَانًا وَكُنْتُمْ عَلَى شَفَا حُفْرَةٍ مِنَ النَّارِ فَأَنْقَذَكُمْ مِنْهَا كَذَلِكَ يُبَيِّنُ اللَّهُ لَكُمْ آيَاتِهِ لَعَلَّكُمْ تَهْتَدُونَ

« Et cramponnez-vous tous ensemble au câble d’Allah (Habl Allah) et ne soyez pas divisés; et rappelez-vous le bienfait d’Allah sur vous: lorsque vous étiez ennemis, c’est Lui qui réconcilia vos cœurs. Puis, par Son bienfait, vous êtes devenus frères. Et alors que vous étiez au bord d’un abîme de Feu, c’est Lui qui vous en a sauvés. Ainsi, Allah vous montre Ses signes afin que vous soyez bien guidés. »

Sourate Āl ʿImrān, 3:103 (traduction Hamidullah).

Le Prophète ﷺ a annoncé que sa communauté se diviserait, et il a indiqué le critère qui permet de reconnaître le groupe resté sur la voie droite. L’imām at-Tirmidhī rapporte, d’après ʿAbd Allāh ibn ʿAmr, que le Messager d’Allah ﷺ a dit :

لَيَأْتِيَنَّ عَلَى أُمَّتِي مَا أَتَى عَلَى بَنِي إِسْرَائِيلَ حَذْوَ النَّعْلِ بِالنَّعْلِ، حَتَّى إِنْ كَانَ مِنْهُمْ مَنْ أَتَى أُمَّهُ عَلَانِيَةً لَكَانَ فِي أُمَّتِي مَنْ يَصْنَعُ ذَلِكَ، وَإِنَّ بَنِي إِسْرَائِيلَ تَفَرَّقَتْ عَلَى ثِنْتَيْنِ وَسَبْعِينَ مِلَّةً، وَتَفْتَرِقُ أُمَّتِي عَلَى ثَلَاثٍ وَسَبْعِينَ مِلَّةً، كُلُّهُمْ فِي النَّارِ إِلَّا مِلَّةً وَاحِدَةً. قَالُوا: وَمَنْ هِيَ يَا رَسُولَ اللَّهِ؟ قَالَ: مَا أَنَا عَلَيْهِ وَأَصْحَابِي.

« Il arrivera à ma communauté ce qui est arrivé aux fils d’Israël, pas pour pas, au point que si l’un d’eux a commis l’inceste avec sa mère au grand jour, il se trouvera dans ma communauté quelqu’un pour le faire. Les fils d’Israël se sont divisés en soixante-douze groupes, et ma communauté se divisera en soixante-treize groupes, tous dans le Feu sauf un. » On lui demanda : « Lequel, ô Messager d’Allah ? » Il répondit : « Ce sur quoi je suis, moi et mes Compagnons. »

At-Tirmidhī, Sunan, n° 2641.

Le nom même de ahl as-sunna wa l-jamāʿa reprend les deux termes de cette réponse. La Sunna, c’est « ce sur quoi je suis », et la jamāʿa, ce sont « mes Compagnons » et ceux qui les ont suivis.

Sur quoi porte l’accord

Le hadith ne vise pas les divergences de fiqh. L’imām al-Bayhaqī (m. 458 H), après avoir cité ses différentes versions, précise :

وَفِي حَدِيثِ عَبْدِ اللَّهِ بْنِ عَمْرٍو: إِلَّا وَاحِدَةً، مَا أَنَا عَلَيْهِ وَأَصْحَابِي. وَإِنَّمَا اجْتَمَعَ أَصْحَابُهُ عَلَى مَسَائِلِ الْأُصُولِ، فَإِنَّهُ لَمْ يُرْوَ عَنْ وَاحِدٍ مِنْهُمْ خِلَافُ مَا أَشَرْنَا إِلَيْهِ فِي هَذَا الْكِتَابِ، فَأَمَّا مَسَائِلُ الْفُرُوعِ فَمَا لَيْسَ فِيهِ نَصُّ كِتَابٍ وَلَا نَصُّ سُنَّةٍ فَقَدِ اجْتَمَعُوا عَلَى بَعْضِهِ وَاخْتَلَفُوا فِي بَعْضِهِ، فَمَا أَجْمَعُوا عَلَيْهِ لَيْسَ لِأَحَدٍ مُخَالَفَتُهُمْ فِيهِ، وَمَا اخْتَلَفُوا فِيهِ فَصَاحِبُ الشَّرْعِ هُوَ الَّذِي سَوَّغَ لَهُمْ هَذَا النَّوْعَ مِنَ الِاخْتِلَافِ، حَيْثُ أَمَرَهُمْ بِالِاسْتِنْبَاطِ وَبِالِاجْتِهَادِ مَعَ عِلْمِهِ بِأَنَّ ذَلِكَ يَخْتَلِفُ.

« Dans le hadith de ʿAbd Allāh ibn ʿAmr, sauf un, ce sur quoi je suis, moi et mes Compagnons. Or ses Compagnons se sont accordés sur les questions de fondement, car il n’est rapporté d’aucun d’eux de position contraire à ce que nous avons exposé dans ce livre. Quant aux questions de détail sur lesquelles il n’y a ni texte du Livre ni texte de la Sunna, ils se sont accordés sur une partie et ont divergé sur une autre. Ce sur quoi ils se sont accordés, personne n’a le droit de s’y opposer. Ce sur quoi ils ont divergé, c’est le Législateur lui-même qui leur a permis ce genre de divergence, puisqu’Il leur a ordonné de déduire et de faire l’effort d’interprétation tout en sachant que cela produirait des avis différents. »

Al-Bayhaqī, al-Iʿtiqād, p. 233-234.

L’appartenance à ahl as-sunna se joue donc sur les fondements de la croyance. Ibn ʿĀshir les ordonne, dans la partie de croyance de son poème, autour de ce qui est nécessaire, impossible et possible pour Allah, puis pour Ses messagers. Il commence ainsi :

يَجِبُ لِلَّهِ الْوُجُودُ وَالْقِدَمْ … كَذَا الْبَقَاءُ وَالْغِنَى الْمُطْلَقُ عَمّْ
وَخُلْفُهُ لِخَلْقِهِ بِلَا مِثَالْ … وَوَحْدَةُ الذَّاتِ وَوَصْفٍ وَالْفِعَالْ
وَقُدْرَةٌ إِرَادَةٌ عِلْمٌ حَيَاةْ … سَمْعٌ كَلَامٌ بَصَرٌ ذِي وَاجِبَاتْ

« Sont nécessaires pour Allah l’existence et la prééternité, de même la permanence et l’absolue indépendance, qui est générale, Sa dissemblance d’avec Ses créatures, sans pareil, et l’unicité de l’essence, des attributs et des actes, la puissance, la volonté, la science, la vie, l’ouïe, la parole et la vue ; ce sont là les attributs nécessaires. »

Ibn ʿĀshir, al-Murshid al-muʿīn, d’après Mayyāra, ad-Durr ath-thamīn, p. 33.

Viennent ensuite les contraires de ces attributs, impossibles pour Allah, puis ce qui Lui est possible, et la même division pour les messagers. Un ḥanafite et un mālikite qui divergent sur la manière de placer les mains dans la prière sont tous deux de ahl as-sunna. Pour les écoles juridiques elles-mêmes, voyez notre article Pourquoi suivre un madhhab ?.

Les écoles de croyance de ahl as-sunna

Au troisième siècle de l’hégire, les Muʿtazilites imposèrent par le pouvoir la thèse du Coran créé. Les savants de la Sunna leur résistèrent, et deux imāms systématisèrent la réponse avec les outils de la raison, Abū l-Ḥasan al-Ashʿarī (mort en 324 H, certains disent 330) à Bassora et Bagdad, et Abū Manṣūr al-Māturīdī (m. 333 H) à Samarcande. Leurs disciples formèrent les deux grandes écoles de croyance sunnites, aux côtés des gens du hadith qui s’en tenaient à l’affirmation des textes sans en discuter les modalités.

Al-Ashʿarī n’a pas fondé une doctrine nouvelle. L’imām Tāj ad-Dīn as-Subkī (m. 771 H) l’explique en tête de la liste de ses disciples :

اعْلَمْ أَنَّ أَبَا الْحَسَنِ لَمْ يُبْدِعْ رَأْيًا وَلَمْ يُنْشِئْ مَذْهَبًا، وَإِنَّمَا هُوَ مُقَرِّرٌ لِمَذَاهِبِ السَّلَفِ، مُنَاضِلٌ عَمَّا كَانَتْ عَلَيْهِ صَحَابَةُ رَسُولِ اللَّهِ ﷺ، فَالِانْتِسَابُ إِلَيْهِ إِنَّمَا هُوَ بِاعْتِبَارِ أَنَّهُ عَقَدَ عَلَى طَرِيقِ السَّلَفِ نِطَاقًا وَتَمَسَّكَ بِهِ، وَأَقَامَ الْحُجَجَ وَالْبَرَاهِينَ عَلَيْهِ، فَصَارَ الْمُقْتَدِي بِهِ فِي ذَلِكَ السَّالِكُ سَبِيلَهُ فِي الدَّلَائِلِ يُسَمَّى أَشْعَرِيًّا.

« Sachez qu’Abū l-Ḥasan n’a inventé aucune opinion ni fondé aucune doctrine. Il a établi les positions des pieux prédécesseurs et défendu ce sur quoi étaient les Compagnons du Messager d’Allah ﷺ. On se réclame de lui parce qu’il s’est ceint pour la voie des prédécesseurs, s’y est attaché et en a établi les arguments et les preuves. Celui qui le prend pour modèle en cela et suit sa démarche dans les preuves est donc appelé ashʿarite. »

Tāj ad-Dīn as-Subkī, Ṭabaqāt ash-Shāfiʿiyya al-kubrā, t. 3, p. 365.

Il ajoute, à la même page :

وَقَدْ ذَكَرَ الشَّيْخُ شَيْخُ الْإِسْلَامِ عِزُّ الدِّينِ بْنُ عَبْدِ السَّلَامِ أَنَّ عَقِيدَتَهُ اجْتَمَعَ عَلَيْهَا الشَّافِعِيَّةُ وَالْمَالِكِيَّةُ وَالْحَنَفِيَّةُ وَفُضَلَاءُ الْحَنَابِلَةِ.

« Le shaykh al-islām ʿIzz ad-Dīn ibn ʿAbd as-Salām a mentionné que les shāfiʿites, les mālikites, les ḥanafites et les meilleurs des ḥanbalites se sont accordés sur sa croyance. »

Ibid.

Les écoles ashʿarite et māturīdite divergent sur quelques questions de détail sans que l’une ait jamais exclu l’autre de la Sunna. La première a dominé chez les mālikites et les shāfiʿites, la seconde chez les ḥanafites.

Ahl as-sunna au Maghreb

Les mālikites ont adopté très tôt la méthode d’al-Ashʿarī. Ibn ʿAsākir (m. 571 H) rapporte le témoignage d’un juriste mālikite de Majorque, Abū ʿAbdiLlāh Muḥammad ibn Mūsā ibn ʿAmmār al-Kalāʿī al-Mayūrqī :

فَلَمَّا كَثُرَتْ تَوَالِيفُهُ، وَنَصَرَ مَذْهَبَ السُّنَّةِ وَبَسَطَهُ، تَعَلَّقَ بِهَا أَهْلُ السُّنَّةِ مِنَ الْمَالِكِيَّةِ وَالشَّافِعِيَّةِ وَبَعْضِ الْحَنَفِيَّةِ، فَأَهْلُ السُّنَّةِ بِالْمَغْرِبِ وَالْمَشْرِقِ بِلِسَانِهِ يَتَكَلَّمُونَ، وَبِحُجَّتِهِ يَحْتَجُّونَ.

« Lorsque ses ouvrages se multiplièrent et qu’il eut défendu et exposé la doctrine de la Sunna, les gens de la Sunna parmi les mālikites, les shāfiʿites et une partie des ḥanafites s’y attachèrent. Les gens de la Sunna, au Maghreb comme en Orient, parlent donc par sa langue et argumentent par ses preuves. »

Ibn ʿAsākir, Tabyīn kadhib al-muftarī, p. 116-117, d’après al-Mayūrqī.

Le poème d’Ibn ʿĀshir (m. 1040 H), appris par des générations d’élèves de Fès à Tombouctou, résume en un vers les trois références de l’Occident musulman :

فِي عَقْدِ الْأَشْعَرِيِّ وَفِقْهِ مَالِكِ … وَفِي طَرِيقَةِ الْجُنَيْدِ السَّالِكِ

« Selon la croyance d’al-Ashʿarī, le fiqh de Mālik et la voie d’al-Junayd, l’itinérant. »

Ibn ʿĀshir, al-Murshid al-muʿīn, d’après Mayyāra, ad-Durr ath-thamīn, p. 18.

Ces trois références répondent aux trois dimensions de la religion enseignées dans le hadith de Jibrīl, la foi, la pratique et l’excellence. Nous les présentons en détail dans Le matn d’Ibn ʿĀshir, que l’on peut aussi écouter en livre audio, et dans Qu’est-ce que le taṣawwuf ?. Sur l’imām de Médine lui-même, voyez Qui est l’imām Mālik ?.

Un nom qui rassemble

Chez les savants des quatre écoles, le nom de ahl as-sunna wa l-jamāʿa a désigné cet ensemble, les ashʿarites, les māturīdites et les gens du hadith, unis sur les fondements malgré leurs différences de méthode. C’est dans cet ensemble que se sont reconnus ceux qui ont transmis le Coran, le hadith, le fiqh et la langue pendant des siècles, comme an-Nawawī, Ibn Ḥajar, al-Qurṭubī, al-Qarāfī, ash-Shāṭibī ou Ibn ʿĀshir, et les commentateurs de la Risāla et du Mukhtaṣar de Khalīl. Les textes cités plus haut en témoignent, d’al-Bayhaqī à as-Subkī.

Questions fréquentes

Que veut dire ahl as-sunna wa l-jamāʿa en arabe ?

L’expression signifie « les gens de la Sunna et du groupe ». La Sunna est la voie du Prophète ﷺ, et la jamāʿa la communauté de ses Compagnons et de ceux qui les ont suivis.

Peut-on être mālikite et ashʿarite ?

Oui, et c’est le cas de la plupart des savants du Maghreb. Mālikite désigne l’école de fiqh, ashʿarite l’école de croyance. Ce sont deux domaines différents de la religion.

Un musulman ordinaire doit-il connaître ces écoles ?

Il doit connaître la croyance correcte et ses preuves générales, ce que les abrégés de croyance comme celui d’Ibn ʿĀshir enseignent en quelques séances. Les noms des écoles et le détail de leurs débats relèvent de l’étude approfondie.

Pour aller plus loin

Renoncer au contrat ici · exercer votre droit de rétractation en ligne · Conditions générales de vente