Question n° 244 · Finances et commerce

Système pyramidal, Ponzi, marketing de réseau : peut-on y participer ?

Réponse selon l'école mālikite · Lecture : 10 min

As-salāmu ʿalaykum, on m’a proposé d’entrer dans un « club » : j’achète un pack à 300 €, puis je touche des commissions sur les personnes que je fais entrer, et sur celles qu’elles font entrer à leur tour. Un ami me propose aussi de placer 1 000 € sur une plateforme qui promet 8 % par mois. Est-ce permis ? Et que faire de l’argent que j’ai déjà gagné dans un système de ce genre ?

Wa ʿalaykum as-salām wa raḥmatuLlāhi wa barakātuh.

Résumé de la réponse

Il faut distinguer trois systèmes. Le Ponzi promet un rendement sur une somme placée, et il paie les anciens avec l’argent des nouveaux. Il est interdit. Il réunit le ribā (un prêt qui rapporte plus que ce qu’on a prêté), la tromperie et la prise du bien d’autrui sans droit.

Le système pyramidal fait payer un droit d’entrée, souvent sous la forme d’un « pack », pour avoir le droit de toucher des commissions sur ceux que l’on recrute. Il est interdit lui aussi. On y paie une somme certaine pour une chance de gain qui dépend des recrues à venir, ce qui en fait un jeu d’argent (qimār).

Le marketing de réseau qui vend de vrais produits est permis pour une seule part. Vendre un produit licite et toucher une commission sur ses propres ventes est permis, comme tout courtage. Il devient interdit dès qu’il faut acheter un pack ou un quota pour avoir droit aux commissions, et nous retenons d’éviter les commissions prises sur les ventes des recrues de rang inférieur.

Celui qui y a gagné de l’argent reprend la somme qu’il a versée. Il rend le surplus à ceux qui l’ont perdu, et s’il ne peut pas les retrouver, il le donne en aumône en leur nom. Celui qui y a perdu peut réclamer son capital, sans le gain promis.

Détail de la réponse

Trois systèmes à ne pas confondre

  • Le Ponzi (du nom de Charles Ponzi, qui l’a pratiqué aux États-Unis en 1920). Une personne ou une plateforme collecte de l’argent en promettant un rendement élevé et régulier, présenté comme le fruit d’un placement (trading, cryptomonnaies, immobilier, change). En réalité, les rendements versés aux anciens viennent des dépôts des nouveaux. Le système tient tant que l’argent entre, puis il s’effondre.
  • Le système pyramidal. Chaque participant paie pour entrer, puis gagne de l’argent sur les entrées de ceux qu’il recrute, et souvent sur plusieurs niveaux. Le produit est absent, ou il n’est qu’un prétexte vendu bien au-dessus de sa valeur. Le gain vient des droits d’entrée des recrues.
  • Le marketing de réseau (en anglais multi-level marketing, MLM). Une entreprise vend de vrais produits (cosmétiques, compléments, articles ménagers) par l’intermédiaire de vendeurs indépendants. Chacun touche une commission sur ce qu’il vend, et souvent une seconde commission sur les ventes de ceux qu’il a recrutés.

Les formes réelles mêlent souvent les trois. On juge donc chaque système sur ce qu’il fait, quel que soit le nom qu’il se donne.

Le Ponzi : un prêt à intérêt ou un faux placement

Celui qui confie 1 000 € à une plateforme et doit les récupérer avec 8 % par mois fait un prêt, puisque son capital lui est dû. Or l’école interdit tout prêt qui rapporte un avantage au prêteur. Khalīl le range parmi les interdits du prêt (« أو جر منفعة », Mukhtaṣar Khalīl, p. 165). Allah dit à ceux qui renoncent au ribā :

وَإِنْ تُبْتُمْ فَلَكُمْ رُءُوسُ أَمْوَالِكُمْ لَا تَظْلِمُونَ وَلَا تُظْلَمُونَ

« Et si vous vous repentez, vous aurez vos capitaux. Vous ne léserez personne, et vous ne serez point lésés. » (al-Baqara, 2:279)

La plateforme dira peut-être qu’elle fait fructifier l’argent dans le commerce. Ce contrat existe dans l’école sous le nom de qirāḍ, l’association où l’un apporte l’argent et l’autre le travail. Khalīl (m. 776 H) en pose la condition :

الْقِرَاضُ: تَوْكِيلٌ عَلَى تَجْرٍ فِي نَقْدٍ مَضْرُوبٍ مُسَلَّمٍ بِجُزْءٍ مِنْ رِبْحِهِ إنْ عُلِمَ قَدْرُهُمَا

« Le qirāḍ consiste à charger quelqu’un de commercer avec une somme d’argent monnayé qu’on lui remet, contre une part de son bénéfice, à condition que le montant [du capital] et la part [du bénéfice] soient connus. » (Mukhtaṣar Khalīl, p. 198)

Le gain de l’investisseur est donc une part du bénéfice réel, qu’on ne connaît pas d’avance. Un rendement fixe de 8 % par mois sort de ce cadre. Khalīl compte aussi parmi les qirāḍ viciés celui où le travailleur garantit le capital (« أَوْ ضَمِنَ », même page). Un placement à rendement fixe et à capital garanti revient donc au prêt à intérêt.

S’y ajoute la tromperie, puisque le rendement annoncé n’existe pas. Abū Hurayra rapporte que le Prophète ﷺ passa près d’un tas de grain mouillé à l’intérieur, et dit :

« أَفَلَا جَعَلْتَهُ فَوْقَ الطَّعَامِ كَيْ يَرَاهُ النَّاسُ؟ مَنْ غَشَّ فَلَيْسَ مني »

« Pourquoi ne l’as-tu pas mis au-dessus du grain, pour que les gens le voient ? Celui qui trompe n’est pas des miens. » (Muslim, n° 102)

Le Ponzi est donc interdit, que l’on y place son argent ou que l’on y fasse entrer les autres. Il en va de même des plateformes de « staking » ou de « minage » qui promettent un taux sur des jetons que vous leur confiez (voir la réponse sur les cryptomonnaies).

Le système pyramidal : payer pour une chance de gain

Celui qui paie un droit d’entrée pour toucher des commissions sur ses futures recrues verse une somme certaine. En échange, il obtient seulement une chance de gain. Elle dépend de personnes qui n’existent pas encore et dont il ignore si elles viendront. Il peut regagner dix fois sa mise ou tout perdre. Ce gain se prend sur l’argent des derniers entrés, qui perdent le leur quand le recrutement s’arrête. Allah dit :

يَاأَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا لَا تَأْكُلُوا أَمْوَالَكُمْ بَيْنَكُمْ بِالْبَاطِلِ إِلَّا أَنْ تَكُونَ تِجَارَةً عَنْ تَرَاضٍ مِنْكُمْ

« Ô les croyants ! Que les uns d’entre vous ne mangent pas les biens des autres illégalement. Qu’il y ait du négoce, par consentement mutuel, entre vous. » (an-Nisāʾ, 4:29)

Al-Qurṭubī (m. 671 H), exégète mālikite de Cordoue, rapporte la définition de Mālik. Le maysir du jeu d’argent, dit Mālik, « مَا يَتَخَاطَرُ النَّاسُ عَلَيْهِ », « c’est ce sur quoi les gens prennent des risques les uns contre les autres » (al-Jāmiʿ li-aḥkām al-Qurʾān, 3/52-53). Al-Qurṭubī ajoute que le jeu d’argent « أَكْلُ مَالِ الْغَيْرِ بِالْبَاطِلِ », « mange le bien d’autrui illégalement » (3/57).

Le même auteur, commentant le verset 4:29, juge une vente proche de ce schéma. C’est la vente à arrhes perdues (bayʿ al-ʿurbān), où l’on verse une somme qui reste au vendeur si l’on n’achète pas. Il écrit :

فَهَذَا لَا يَصْلُحُ وَلَا يَجُوزُ عِنْدَ جَمَاعَةِ فُقَهَاءِ الْأَمْصَارِ مِنَ الْحِجَازِيِّينَ وَالْعِرَاقِيِّينَ، لِأَنَّهُ مِنْ بَابِ بَيْعِ الْقِمَارِ وَالْغَرَرِ وَالْمُخَاطَرَةِ، وَأَكْلِ الْمَالِ بِالْبَاطِلِ بِغَيْرِ عِوَضٍ وَلَا هِبَةٍ

« Cela n’est ni convenable ni permis selon l’ensemble des juristes des grandes villes, du Ḥijāz et de l’Irak. Cela relève en effet de la vente de jeu d’argent, d’incertitude et de risque, et de la consommation illégale du bien d’autrui, sans contrepartie ni don. » (al-Jāmiʿ li-aḥkām al-Qurʾān, 5/150)

Le droit d’entrée d’une pyramide est perdu de la même manière si les recrues ne viennent pas. Il contient le jeu d’argent, l’incertitude (gharar) et la prise du bien d’autrui sans contrepartie. Le Prophète ﷺ a interdit la vente qui comporte du gharar (Muslim, n° 1513). Les règles du jeu d’argent sont exposées dans la réponse sur le loto et les paris.

Celui qui recrute ses proches dans un tel système les fait entrer dans un contrat interdit, et l’on sait d’avance que la plupart y perdront. Allah dit : « وَتَعَاوَنُوا عَلَى الْبِرِّ وَالتَّقْوَى وَلَا تَعَاوَنُوا عَلَى الْإِثْمِ وَالْعُدْوَانِ », « Entraidez-vous dans l’accomplissement des bonnes œuvres et de la piété, et ne vous entraidez pas dans le péché et la transgression » (al-Māʾida, 5:2).

Le marketing de réseau avec un vrai produit

Une partie de ce commerce est permise. Le vendeur qui écoule les produits d’une entreprise et touche un pourcentage connu sur ses propres ventes est un courtier, rémunéré au résultat. C’est permis si le produit est licite et la commission fixée d’avance. Il en va de même de la prime versée pour un client direct que l’on amène. Les conditions du courtage sont exposées dans la réponse sur la commission et le parrainage.

Le système devient interdit dans deux cas.

Le droit aux commissions s’achète. Beaucoup de réseaux imposent un « kit de démarrage », un pack ou un volume d’achat mensuel pour rester « actif » et toucher ses commissions. On retrouve alors la pyramide sous l’habit d’un produit. L’école interdit en outre de réunir dans un même contrat une vente et une rémunération au résultat (juʿl). Al-Ḥaṭṭāb (m. 954 H), commentateur de Khalīl au Ḥijāz, rapporte d’al-Qarāfī la liste des contrats qu’on ne réunit pas avec la vente :

لَا يَجْتَمِعُ مَعَ الْبَيْعِ عُقُودٌ سِتَّةٌ يَجْمَعُهَا قَوْلُكَ جِصُّ مُشَنَّقٌ، فَالْجِيمُ لِلْجَعَالَةِ وَالصَّادُ لِلصَّرْفِ، وَالْمِيمُ لِلْمُسَاقَاةِ وَالشِّينُ لِلشَّرِكَةِ وَالنُّونُ لِلنِّكَاحِ، وَالْقَافُ لِلْقِرَاضِ لِتَضَادِّ أَحْكَامِهَا وَأَحْكَامِ الْبَيْعِ

« Six contrats ne se réunissent pas avec la vente. Les lettres de « jiṣṣ mushannaq » les rassemblent : le jīm pour la rémunération au résultat (al-juʿāla), le ṣād pour le change, le mīm pour le bail à complant, le shīn pour l’association, le nūn pour le mariage et le qāf pour le qirāḍ. Leurs règles s’opposent en effet à celles de la vente. » (Mawāhib al-jalīl, 4/313)

Ad-Dasūqī (m. 1230 H) cite le même vers dans sa glose sur ad-Dardīr (Ḥāshiya ʿalā ash-Sharḥ al-kabīr, 3/32). La vente lie les deux parties dès sa conclusion, alors que la rémunération au résultat ne lie pas celui qui travaille et ne se mérite qu’à l’achèvement. Le pack acheté à la condition d’ouvrir un droit à commissions mêle les deux.

Le produit n’est qu’un prétexte. Il est vendu bien au-dessus de sa valeur, et l’on achète pour entrer dans le réseau, sans besoin réel du produit. Le contrat se juge alors sur ce qui est réellement visé, c’est-à-dire un droit d’entrée.

Restent les commissions prises sur les ventes des recrues, puis des recrues de ses recrues. Celui qui les touche n’a pas fait la vente. Le montant dépend du travail d’autres personnes et de règles souvent complexes (équilibre entre deux « jambes », paliers, quotas). Nous retenons de les éviter et de s’en tenir à la commission sur ses propres ventes et sur le client que l’on amène soi-même.

Note. Pour information, Dār al-Iftāʾ d’Égypte avait d’abord permis ce type de commerce, puis elle a suspendu sa réponse pour l’étudier. Elle l’a ensuite déclaré interdit dans sa forme pyramidale (fatwa n° 483, 2011). Dans deux fatwas plus récentes, elle permet la vente directe contre une commission et interdit la commission prise sur les ventes du réseau de recrues, en raison du gharar (fatwas n° 5140 et 5305).

Vous y avez gagné ou perdu de l’argent

Le contrat interdit ne transfère pas la propriété du gain. La sortie se fait par le repentir. An-Nafrāwī (m. 1126 H), commentateur de la Risāla d’Ibn Abī Zayd, une des épîtres de base de l’école, en donne la condition lorsque le péché touche le droit d’autrui :

فَإِنْ كَانَتْ الْمَعْصِيَةُ تَتَعَلَّقُ بِآدَمِيٍّ فَلَهَا شَرْطٌ رَابِعٌ وَهُوَ رَدُّ الْمَظَالِمِ إلَى أَهْلِهَا أَوْ تَحْصِيلُ الْبَرَاءَةِ مِنْهُ

« Si le péché touche le droit d’un être humain, le repentir a une quatrième condition. Il faut rendre ce qui a été pris injustement à ses ayants droit, ou obtenir d’eux qu’ils vous en tiennent quitte. » (al-Fawākih ad-dawānī, 1/76)

Il ajoute que celui qui ne peut pas les atteindre, parce qu’ils sont introuvables, absents ou morts, « يَبْرَأُ بِتَصَدُّقِهِ بِهِ عَنْهُ », « est quitte en le donnant en aumône en leur nom » (même page). Al-Kharashī (m. 1101 H) rapporte la parole de Mālik : « وَمَنْ عَلَيْهِ دَيْنٌ لَا يُعْرَفُ صَاحِبُهُ تُصُدِّقَ بِهِ عَنْهُ », « celui qui doit une dette dont il ne connaît pas le créancier en fait l’aumône en son nom » (Sharḥ Mukhtaṣar Khalīl, 2/120).

En pratique :

  • Vous avez gagné plus que ce que vous avez versé. Gardez l’équivalent de ce que vous avez mis, puisque le verset vous laisse votre capital. Le surplus vient de l’argent d’autres participants. Rendez-le à ceux que vous savez avoir perdu, en commençant par les personnes que vous avez vous-même fait entrer. Ce que vous ne pouvez rendre à personne, donnez-le aux pauvres en leur nom, sans en attendre de récompense pour vous.
  • Vous avez perdu. Vous pouvez réclamer votre capital à celui qui l’a reçu, sans le rendement promis.
  • Vous êtes dans un marketing de réseau avec produit. Le produit que vous avez acheté et utilisé est à vous. Les commissions sur vos propres ventes vous reviennent. Les primes de recrutement payées par les packs de vos recrues suivent la règle du surplus.

En pratique

  • Refusez toute plateforme qui promet un rendement fixe sur une somme dont le capital vous reste dû, quel que soit l’habillage (trading, crypto, « robot », immobilier).
  • Refusez tout système où l’on paie un droit d’entrée, un pack ou un quota d’achat pour pouvoir toucher des commissions.
  • Vendre les produits licites d’une entreprise contre une commission sur vos ventes est permis. Ne payez rien pour obtenir ce droit, et n’achetez que ce que vous voulez vraiment.
  • Si vous y êtes déjà, sortez-en, cessez de recruter, et réglez l’argent comme indiqué ci-dessus.
  • Pour une situation particulière, demandez l’avis d’un mufti.

Allah sait mieux.

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